Avant une restitution symbolique, la famille Lumumba "sans rancoeur" à l'égard de la Belgique

AFRICA RADIO

17 juin 2022 à 15h37 par AFP

"Terminer le deuil" et "ne pas rester dans la rancoeur": la famille de Patrice Lumumba veut tourner une page personnelle et historique en se rendant en  Belgique pour récupérer une dent du héros congolais de l'indépendance.

Bruxelles (AFP)

Cette dent saisie par la justice belge a valeur de "relique" aux yeux des Congolais et doit permettre de créer enfin à Kinshasa un lieu de mémoire dédié à l'ancien Premier ministre assassiné en 1961, devenu une figure mondiale de la lutte anti-impérialiste.

Lundi matin à Bruxelles, le chef du parquet fédéral, Frédéric Van Leeuw, remettra à la famille ce fragment placé dans un écrin, avant une cérémonie solennelle autour d'un cercueil renfermant ce coffret, en présence des Premiers ministres belge et congolais.

Un des fils de Patrice Lumumba, Roland, a expliqué vendredi devant les médias l'état d'esprit dans lequel la famille aborde l'événement.

"Je ne peux pas dire que c'est la joie, mais c'est positif pour nous qu'on puisse enterrer le nôtre", a affirmé Roland Lumumba, troisième de la fratrie après François et Juliana.Les proches vont pouvoir "terminer leur deuil", selon lui.

"En tant qu'Africain, en tant que Bantou, son âme va pouvoir reposer en paix, c'est important pour nous", a-t-il ajouté, lors d'une conférence de presse à l'ambassade de la République démocratique du Congo (RDC) dans la capitale belge.

Premier chef du gouvernement du Congo (ex-Zaïre, actuelle RDC) devenu indépendant en juin 1960, Patrice Lumumba a été renversé quelques mois plus tard lors d'un coup d'Etat.

Il a été exécuté le 17 janvier 1961 avec deux frères d'armes par des séparatistes de la région du Katanga (sud), avec l'appui de mercenaires belges.Il avait 35 ans.Son corps, dissous dans l'acide, n'a jamais été retrouvé.

Il a fallu plusieurs décennies pour découvrir que des restes humains avaient été conservés et ramenés en Belgique, quand un policier belge ayant participé à la disparition du corps a brisé le secret et s'en est même vanté dans les médias.

Ce policier, Gérard Soete, avait gardé comme "des trophées de chasse" deux dents et une phalange de doigt, selon le sociologue Ludo De Witte, auteur d'un livre en 1999 sur l'assassinat du leader congolais.

- Enquête pour "crime de guerre" -

Seule une des dents a pu être saisie chez la fille de M. Soete, des années plus tard, après une plainte pour "recel" déposée en 2016 par la famille du défunt.Il n'y a pas eu d'analyse ADN (qui l'aurait détruite), mais la dent a été attribuée à Patrice Lumumba.

Avant la cérémonie, en guise de coup d'envoi d'une journée de lundi forte en symboles, François, Roland et Juliana Lumumba doivent être reçus par le roi des Belges Philippe, qui a réaffirmé début juin ses "plus profonds regrets" pour les "blessures" de la période coloniale (1885-1960).En 2020, le souverain avait admis que le régime colonial belge avait "donné lieu à des exactions et des humiliations".

Interrogé sur le sujet, Roland Lumumba a refusé de se ranger dans le camp de ceux qui réclament "des excuses" plutôt que de simples regrets.

"On ne va pas rester dans la rancoeur si l'autre nous tend la main", a-t-il insisté, invitant à ouvrir "une nouvelle ère" dans la relation belgo-congolaise et "bâtir l'avenir ensemble".

Il a fait écho au discours de l'indépendance prononcé par son père devant le roi Baudouin le 30 juin 1960."Son combat c'était qu'on sorte de la servitude tout en restant avec les Belges d'égal à égal".

Cinquante ans après l'assassinat, le fils aîné François Lumumba avait déposé plainte à Bruxelles en 2011, pointant du doigt les responsabilités d'une dizaine de fonctionnaires et diplomates belges.

L'enquête pour "crime de guerre" est toujours en cours et seuls deux des responsables ciblés sont encore en vie."On espère qu'il y aura un résultat avant leur décès", a lâché Roland Lumumba.

Côté politique, une commission d'enquête du Parlement belge menée en 2000-2001 a conclu à la "responsabilité morale" de la Belgique dans l'assassinat.En 2002, le gouvernement a présenté les "excuses" du pays.