C’est à la France « de faire disparaître le sentiment anti-français qui gagne l’Afrique » (Me Max Loangar, militant)

Max Loangar

2 mars 2022 à 15h49 par Lilianne Nyatcha /Africa Radio Paris

Au Tchad, la coalition Wakit Tama opposée au gouvernement de transition a organisé une manifestation samedi dernier à N’Djamena la capitale. La marche visait à dénoncer les violences et les injustices mais aussi le soutien de la France au président de transition . Le coordonnateur des actions citoyennes Wakit Tama et président de la Ligue tchadienne des droits de l'homme, Me Max Loangar, revient sur les raisons de leur mécontentement au micro de Lilianne Nyatcha.

Quels sont les faits qui ont pu justifier cet appel à manifester ?

Relativement à la justice et particulièrement au respect de la vie humaine, le pays est secoué par deux drames majeurs dont les 24 et 25 janvier à Abéché et le 9 février à Sandana dans le sud du Tchad. Près de 40 (quarante) personnes y ont trouvé la mort. Je crois que c’était 21 personnes à Abéché et entre 13 et 15 personnes à Sandana. Donc nous avons organisé cette marche pour exiger fondamentalement le respect de la vie humaine dans un contexte où les répressions contreviennent par rapport aux droits de la population. Mais le but de notre marche était aussi d’exiger l'expression sans entrave des libertés fondamentales, particulièrement celles de manifester et enfin l'organisation d'un dialogue national inclusif.

Pour revenir à ces deux drames. Pensez-vous qu'ils auraient pu être évités ?

Bien évidemment. Si vous prenez le cas d’Abéché, il y avait une manifestation pacifique de la population pour s'opposer à l'intronisation d'un chef de canton. C’est cette manifestation qui a été réprimée d'abord le 24. Le 25 (janvier)  pendant que les populations se trouvaient au cimetière en train d'enterrer les morts de la veille, les forces de défense et de sécurité dans certains quartiers de N’Djamena sont intervenues pour tirer à balles réelles. C'est ce qui a fait passer le bilan de la veille qui tournait autour de 3-5 morts à 21 morts. Normalement des têtes devraient tomber.

Pendant cette manifestation, un drapeau français a été traîné au sol. Pourquoi la marche s'est aussi transformée en une mobilisation anti-française ?

Ce n’est pas la première fois que le drapeau français est traîné au sol ou brûlé. On l’a vu dans les manifestations que nous avons connues en avril et autres. Il y a eu des réactions de la part de manifestants consistant à rejeter complètement la politique française au Tchad.

Des réactions que vous condamnez ou que vous comprenez ?

Des réactions que nous comprenons. Nous nous disons très clairement qu’il appartient à la France de faire disparaître le sentiment anti-français qui gagne l’Afrique toute entière. Ce n'est pas seulement un phénomène limité au Tchad. Autrement dit, il faut être à l'écoute des peuples que des dirigeants. Et c'est ce qui s'est passé au Tchad quand ils ont adoubé le coup d’État et cela a été critiqué.

Que dites-vous de ceux qui ont brandi des drapeaux russes pendant la même manifestation ? Qu'est-ce que cela vous inspire ?

Là, ça semble être un phénomène de mode aussi. Ce n'est pas une nouveauté. Les russes sont au Mali et il y a eu des manifestations de cette nature qui ont eu lieu en dehors du Tchad. Donc je dis une fois de plus qu’il appartient à la France fondamentalement de se déterminer par rapport à la montée de ce sentiment anti-français. Faire en sorte d'avoir la confiance des peuples tchadiens et africains.

Début février, une délégation de votre coalition Wakit Tama a été reçue par le président du Conseil militaire du Tchad (CMT). La marche de samedi dernier ne visait-elle pas aussi à faire pression sur le président Déby fils qui n'a toujours pas pris d'engagement ferme de ne pas se présenter à la prochaine présidentielle comme vous le lui avez demandé ?

Notre marche était initialement programmée pour le 12. Nous l'avions reportée après notre rencontre avec le président du conseil militaire. Nous l'avions reportée au 19 dans le but de laisser un peu de chance au dialogue. Mais nous n'avons pas été suivis dans cet élan-là. Il n'y a pas eu d'autres contacts avec le CMT (Le Conseil militaire de transition  ). En plus, le ministère de la sécurité publique a joué à torpiller cette masse qui était prévue de longue date. Donc il était de notre obligation de repartir. Je vous assure qu’avec ou sans dialogue, nous aurions toujours pu être dans la rue pour demander le respect de la vie humaine.

S'agissant de ces concertations nationales qui doivent débuter le 10 mai prochain, le pré-dialogue qui devait commencer dimanche 27 février au Qatar avec des groupes rebelles a été reporté. Considérez-vous que c'est un échec pour le gouvernement de transition ?

Nous étions opposés à l'organisation de ce pré-dialogue qui procède au Qatar comme d’un saucissonnage du dialogue dans son ensemble. Nous avions dit qu’il n'est pas question d'exclure certaines forces vives de l'organisation du dialogue dans son ensemble. Le fait de vouloir rencontrer les militaires seuls en dehors des forces vives ne peut garantir le succès du dialogue parce qu’il y aura toujours l'exclusion que nous dénonçons. Nous sommes dans une logique où tout ce qui se fait sans nous est contre nous. La logique aurait voulu qu’il y ait une phase de conception à laquelle toutes les parties prennent part.

Décryptage Tchad - Max Loangar