« Le Cameroun se tourne vers la Russie au moment où la coopération technique avec l'Occident a montré ses limites. » (Spécialiste)

Raoul Sumo Tayou, enseignant à l'Université de Maroua au Cameroun et chercheur associé

2 mai 2022 à 16h25 par Lilianne Nyatcha / Africa Radio

Le 12 avril dernier, le Cameroun a signé un accord militaire technique avec la Russie. Ce partenariat militaire scellé entre Yaoundé et Moscou intervient en plein conflit Russo Ukrainien. Quelles peuvent être les implications de cet accord ? Lilianne Nyatcha a interrogé Raoul Sumo Tayo, enseignant à l'Université de Maroua au Cameroun et chercheur associé au Centre d'histoire internationale et d'Etudes politiques de la mondialisation à l'Université de Lausanne en Suisse.

Quelles sont les grandes lignes de ce nouvel accord militaire technique entre le Cameroun et la Russie ?

Il s’agit globalement d’un accord au travers duquel les deux pays s’engagent entre autres à partager le renseignement sur les mesures de contre-insurrection, la formation, l'entrainement des troupes, les échanges d'expériences, les activités de lutte contre le terrorisme. Ce dernier point est ‘’l’angle central’’ de la politique russe en Afrique ou alors le prétexte de son intervention et de la signature de l'accord avec les différents pays. On l'a vu par exemple avec le G5 Sahel. Aujourd'hui c’est avec le Cameroun.

Dans le contexte actuel qu'on connaît, celui du conflit russo-ukrainien, est-ce que signer un tel accord ne peut pas être perçu par les occidentaux comme un alignement ou un soutien de Yaoundé à la politique russe en Ukraine ?

Il faut déjà savoir qu’il ne s’agit pas d’un accord de défense. Généralement dans la typologie classique, il y a les accords de défense et les accords d'assistance militaire technique. Nous sommes clairement dans le second cas de figure, ce qui est différent d’un accord de défense qui lui, consacrerait des liens beaucoup plus poussés, une sorte d'alliance militaire avec la Russie. Or le Cameroun a signé de tels accords pour aboutir à l'aide technique militaire avec plusieurs pays, dont la Chine, la France, ou le Maroc. C’est justement en vertu de ces accords que ces différents pays contribuent à la formation des militaires camerounais depuis très longtemps.

Le dernier accord dont on parle fait suite à un précédent qui a été signé en 2015 entre le Cameroun et la Russie justement, souvenez-vous, au plus fort de la guerre contre Boko-haram. Le contexte de renouvellement de cet accord qui fait un peu parler, est en réalité une pratique banale. Le Cameroun ayant signé une quarantaine de tels accords avec de nombreux pays d’Europe, d'Asie et d'Amérique.

Pensez-vous donc que malgré le contexte actuel, cette signature ne pourrait pas être mal perçue par les partenaires traditionnels que sont les pays occidentaux globalement, et la France en particulier ?

Je suis tout à fait d'accord que le nouveau contexte a fait changer les choses parce que quand vous voyez par exemple la sortie du sous-secrétaire d'Etat américain aux affaires africaines, vous regardez le traitement médiatique qui a suivi la signature de cet accord… oui le contexte favorise une perception négative de cet accord. Nous revenons au classique de l'inimitié avec ‘’l'ami de mon ennemi est perçu comme mon ennemi’’, malheureusement. Mais, je l’ai dit par le passé, la signature des accords précédents n'a pas empêché justement que les français et les russes de continuer à travailler ensemble dans le bassin du Lac Tchad, que les américains et les russes ne contribuent chacun à sa manière à lutter contre les pratiques insurrectionnelles. Mais il va de soi que le contexte de guerre actuel va donner un cachet tout à fait différent à un événement qui à bien des égards relève de la banalité.

Vous dites en clair qu’au regard du contexte, cet accord n'est pas très bien perçu à Washington par exemple. Est-ce qu'il y a donc des risques de représailles de la part de ses partenaires occidentaux contre le Cameroun ?

C'est une hypothèse à ne pas exclure. On l'a vu par le passé, les américains aiment mener un ensemble d'actions justement pour faire ressortir des pays du giron de de la Russie. On l’a vu par exemple en Ukraine, en Géorgie et dans plusieurs pays où les Etats-Unis ont mené des actions dans le sens de déstabiliser des régimes qui avaient signé des accords avec la Russie. Mais, il me semble que l'on ne soit pas encore dans ce cas de figure. Sinon, on n'exclut pas totalement cette hypothèse.

Est-ce que l'accord militaire technique signé entre le Cameroun et la Russie remet en cause ceux antérieurs passés avec les partenaires occidentaux dont la France ?

En principe, non. Parce que comme je viens de le dire, le Cameroun a signé des accords de ce type avec une quarantaine de pays. En 2015, lorsque le Cameroun signe l'accord militaire technique avec la Russie, le détachement américain est présent à Garoua et à Maroua ; ça ne posait pas de problème. Les français aussi qui affrétaient t des avions russes pour soutenir le Cameroun. Donc à priori, un tel accord ne remet pas en question les rapports privilégiés que le Cameroun entretient avec d'autres puissances. Avec le Nigéria par exemple, vous avez des accords en vertu desquels des militaires nigérians sont formés à l'école de guerre au Cameroun et des camerounais sont formés au Nigeria.

Mais, n'empêche qu’aujourd'hui, nous sommes dans une situation particulière, le Cameroun se tourne vers la Russie au moment où la coopération technique avec l'Occident a montré ses limites. Le Cameroun a des difficultés à acquérir des matériels majeurs sur la scène internationale à cause de la perception que l'on a de la crise anglophone. Par exemple, les Etats-Unis refusent de vendre un type d'équipement au Cameroun à cause des modalités de la conduite de la crise anglophone. Donc, la politique actuelle de diversification de ses partenaires sur le plan militaire a vocation à donner une certaine marge de manœuvre au Cameroun, au moins en terme d'acquisition de matériel militaire.

Décryptage Russie-Cameroun Raoul Sumo Tayo, enseignant à l'Université de Maroua au Cameroun