"Le Parler Kinois n'avait pas de repères" - Samuel Malonga

Par Lilianne Nyatcha /Africa Radio Abidjan

Parler Kinois

Le parler kinois, pratiqué à Kinshasa et dans les communautés kinoises, constitue un mélange de lingala, de kikongo, de français et d'argot. Cette langue qui ne respecte pas les règles de grammaire, mêlant le singulier et le pluriel, est pourtant en pleine éclosion en République Démocratique du Congo. Comment comprendre ce phénomène ? Samuel Malonga, auteur du dictionnaire du Parler kinois français aux éditions l'Harmattan a répondu aux questions de Lilianne Nyatcha.

Dans votre ouvrage vous passez en revue des mots et expressions du lingala populaire de Kinshasa. Cette revue s'imposait-elle ?

Oui, parce que cette langue-là n'a pas de référent ou de repères. Même pas un livre ou un dictionnaire à ce sujet. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de la mettre en valeur en écrivant ce dictionnaire.

Mais il n’y a pas de règle en matière du parler kinois…

Non, il n’y en a pas. La raison est simple, c’est que c'est la langue des gens qui n'ont pas étudié, la langue de la rue et de tout ce qui se fait dans la rue. Donc ceux qui inventent les mots du kinois ne sont pas des intellectuels. Ce sont des ouvriers, des chômeurs, des gens qui n'ont pas été à l'école. Le parler kinois est vraiment une langue décousue, sans aucune structure grammaticale.

Qu’est-ce qui le distingue du Lingala?

La grande différence c’est que le lingala, surtout de Makanza suit des règles grammaticales alors que celui de Kinshasa, ami du kinois, est un méli-mélo de plusieurs langues du Congo, de Swahili, et d’Europe. Parce que oui, il emprunte aussi des mots français.

Au vu du nombre des locuteurs, le parler kinois aujourd'hui n'est-il pas en train de prendre le dessus sur le Lingala pur ? 

Oui exactement parce que le Lingala pur c'est quand on est à l'intérieur du pays ou dans les provinces de l'Equateur, alors que le lingala de Kinshasa se développe dans la plus grande ville du Congo avec plus de 10 millions d'habitants.

Encore que c'est une langue qui se fait accompagner par la musique. Et comme tout le monde aime la musique et veut comprendre ce qui se dit dans les textes de chanson, ce Lingala a pris de l’ampleur au détriment du Lingala pur. 

Les musiciens, dites-vous, ont contribué à l'expansion du parler kinois à Kinshasa et au-delà. Mais l’expansion de cette langue n’est-elle pas due au fait qu’elle est essentiellement parlée par des populations pauvres, plus nombreuses ?

C’est exact. Le parler kinois est la langue de marché. Et comme il y a beaucoup plus de gens qui n’ont pas étudié par rapport aux intellectuels, ce Lingala-là prend de l'ampleur. Et, c'est vraiment un aspect sociologique qui demande aussi des études sérieuses.

Quelle est la différence au niveau de l'alphabet entre le parler kinois et le Lingala pur ?

Au niveau de l’alphabet, il n’y a pas une très grande différence puisqu’il y a certaines lettres du parler Kinois qui se retrouvent dans le Lingala.  Par contre sur le plan parler, il y a l’accent qui est différent. Celui du Lingala pur est lourd par rapport à celui du parler kinois qui est fluide et un peu léger.

Au niveau du nombre de lettres, le Lingala de Makanza a 20 lettres alphabétiques alors que le parler kinois en a 25. Comment comprendre cela ?

Cela est dû au fait que le parler kinois est plus élargi et a emprunté des mots dans d’autres langues, surtout des langues européennes. On pourra par exemple traduire le mot "pont" par « gbagba » en Lingala de Makanza alors que ce « gbagba » n’est pas reconnu par les kinois. 

Dans votre livre, vous affirmez que contrairement à l'Occident où les langues se développent dans les académies avec des méthodes scientifiques, le parler kinois se développe autrement. Est-ce que à terme cette langue ne va pas justement disparaître, faute de traces ?

Je ne sais pas, je ne pense pas, parce que cette langue est parlée par plus de 10 millions d'habitants. C'est l'outil de communication de tous les kinois. Au contraire, chaque jour, on découvre de nouveaux mots. Dommage qu’elle ne soit pas parlée par les intellectuels.

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