29 mars 2011 à 11h05 par La rédaction

J'ai pu noter à travers les nombreuses réactions à mon texte sur la situation libyenne, « Une si vieille rancune », des termes récurrents, tels que : impérialisme, atteinte à la souveraineté, arrogance et intérêts économiques de l'Occident. Permettez-moi ici une réponse « groupée » à ces réactions, en quelques points._ Bien entendu, nous ne pensons pas, sans le moindre recul, qu'une intervention militaire internationale comme celle en cours actuellement en Libye, est simplement mue par un réflexe de charité internationale. Nous sommes nombreux, de ma génération, à avoir vécu, subi, analysé, décrypté et combattu les affres de la domination étrangère �?? y compris ses plus sournoises manifestations �?? sur notre continent, pour ne pas aujourd'hui observer, avec une entière lucidité et avec vigilance, la manière dont se nouent, dans le champ de la politique internationale, les nouveaux protocoles relationnels entre les �?tats, entre ceux du Nord et du Sud._ Partant du point précédent, la seule équation « impérialisme-dominés» ne peut servir de grille de lecture définitive à toutes les situations de confrontation entre nations du Nord et du Sud. A moins de vouloir réduire la lecture des événements à un manichéisme obtus. L'on a pu voir à travers l'histoire de l'Afrique, depuis cinq décennies, des dirigeants africains commettre les pires horreurs à l'encontre de leur peuple�?� au nom de la « lutte contre l'impérialisme ». Par exemple, les arrière-pensées de l'Occident, critiquant un Robert Mugabe, n'exonèrent pas, pour autant, ce dernier, du chaos auquel son régime a conduit le Zimbabwe�?� Le Maréchal Mobutu pouvait-il être absous de tous ses crimes, dès lors, qu'à la fin de son règne, il s'était mis à désigner « l'impérialisme » comme le responsable de tous les maux de l'Afrique ? D'autant qu'il fut, durant plus de trente ans, l'agent assermenté de cet Occident qui le considérait comme « le rempart contre le communisme » en Afrique centrale ! Les exemples sont légion et nous enseignent que la structuration des intérêts n'oppose pas mécaniquement Nord et Sud, Occident contre peuples opprimés�?� Plutôt, le schéma, plus complexe, révèle une communauté hétérogène �?? composée d'acteurs du Sud comme du Nord �?? dont les intérêts associés ont souvent été attentatoires aux droits élémentaires des peuples, ceux du sud singulièrement�?� Tout n'est donc pas tout noir, ou tout blanc�?� Ces contradictions de l'Histoire nous invitent à la nuance, à préférer la complexité à la simplification de la réflexion._ S'agissant précisément de l'intervention militaire de la coalition internationale en Libye�?� Même en considérant les arrière-pensées des nations « occidentales », disons que la coïncidence, à un moment donné, entre ces « intérêts occidentaux » et l'appel au secours des Libyens aura permis de sauver ces derniers du péril diligenté par leur dirigeant. Même si l'émergence d'une « morale internationale » relève encore d'un processus inachevé, pourrait-on admettre que l'Onu se transforme en simple spectateur des malheurs du monde ? Fallait-il laisser abandonner des êtres de chair et de sang à une soldatesque, à une armée assassine, sous prétexte de respecter je ne sais quelle « souveraineté » ? Il y a un temps pour déambuler dans les méandres du paradoxe intellectuel, un autre pour simplement se porter au secours d'un peuple en danger, voire le libérer de formes caractérisées d'oppression�?� Parmi ceux qui crient à « l'intervention impérialiste », il y en a �?? et j'en connais �?? qui, en d'autres circonstances, n'hésitent pas à s'exclamer « Mais que fait la communauté internationale ? », lorsque le vent souffle dans le sens contraire de leurs positions politiques�?� Opinions à géométrie variables sur cette « communauté internationale » dont la reconnaissance par les uns et les autres varie en fonction opportunités politiciennes._ Les notions d'impérialisme et de domination bougent, évoluent avec le temps et les générations d'acteurs, les rapports de force se transforment�?� Il y a un monde entre les actes impérialistes des années 60 et 70, et ce qui pourrait en être l'émanation aujourd'hui�?� Il me paraît également important de souligner à l'intention de ceux qui voient la main invisible d'improbables impérialismes, dans les crises en Côte d'Ivoire et en Libye singulièrement, le caractère hautement contre-productif de cette structure de pensée. A vu des mutations qui se sont opérées dans le monde �?? malgré tout ! �?? depuis trois décennies, on peut s'étonner que l'analyse des situations actuelles se réduise à de tels raccourcis. Désigner l'impérialisme, partout et en toutes circonstances, aboutit à une forme d'infantilisation des Africains, tout en dédouanant les acteurs africains de leurs responsabilités �?? et elles sont colossales -, et à laisser penser que, cinquante ans après les indépendances, les Africains se trouvent toujours incapables de maîtriser leurs destins dans un monde où pourtant de nombreuses brèches se sont ouvertes, permettant aux responsables africains d'exercer, de plus en plus, leur bargaining power (capacité de négociation)._ A propos de la souveraineté�?� Que signifie cette notion avec des dirigeants qui, repliés dans leur cercle de pouvoir, se sont souvent comportés comme des gardiens de comptoir coloniaux, davantage soucieux de remplir des obligations à l'égard de l'ex-puissance coloniale que de leur peuple ? Comment évaluer une souveraineté dont des pans entiers sont cédés par les dirigeants africains aux syndics de faillite de Bretton Woods (FMI et Banque mondiale), dans le seul but de masquer leur incurie et de sauvegarder leur trône ? Quel est le sens de la souveraineté pour un peuple face à ses gouvernements qui se transmuent en associations de malfaiteurs ? Quelle valeur ces dirigeants accordent-ils à la souveraineté de leur pays, lorsqu'ils font de la dépendance à l'égard de l'aide économique étrangère une culture de gouvernement, une donnée ordinaire de la vie nationale ?�?� Ce sont les mêmes qui, les premiers, crieront à « l'ingérence étrangère » dès lors que leurs régimes seront dénoncés par les donateurs désormais désignés « impérialistes » �?�_ Pour finir, un mot sur les « intérêts financiers cachés » des puissances occidentales�?� Oui, la politique internationale est plus marquée que jamais par le référentiel économique. Et ce n'est pas, en soi, une mauvaise nouvelle. Cela signifie que les paramètres économiques ont supplanté la raison politique�?� Sur ce terrain-là, le jeu est plus ouvert qu'autrefois. Les rapports de forces sont fondés, aujourd'hui plus qu'hier, sur la capacité de négociation des �?tats du Sud comme du Nord. Cela requiert, de la part des dirigeants, du talent, un engagement accru envers leur pays et leurs concitoyens, et�?� des vertus politiques. Et, pour maximiser leurs chances de résultats dans ce nouveau cercle du jeu planétaire, il leur faut, avant tout, fonder le « bon droit » de leur pays sur des valeurs morales et politiques partagées par un peuple dont ils sont l'incarnation et les émissaires légitimes aux yeux du monde. La souveraineté n'est ni une donnée figée et abstraite, moins encore une incantation. Elle est une conception active de la vie des nations. [Lire les autres textes de Francis Laloupo sur son Blog->http://francislaloupo.wordpress.com/]