A Benghazi, les disparus du front, fantômes par centaines de l'insurrection

23 mai 2011 à 6h32 par La rédaction

BENGHAZI (Libye) (AFP)

Un regard fixe sur une photo couleur ou en noir et blanc.Un nom, un numéro de téléphone, parfois une date.Ce sont les disparus de la "révolution" libyenne.Des portraits d'adolescents ou de pères de famille, affichés sur les murs de l'hôpital Jalaa de Benghazi.

Il y en a plus d'une centaine que les patients et les passants regardent, le doigt sur le menton.Certains sont neufs ou se sont écornés au rythme des semaines.D'autres, rares, ont été arrachés, preuve que le "disparu" a été retrouvé, mort ou vivant.

Plus de trois mois après le début de l'insurrection contre Mouammar Kadhafi, les murs de l'hôpital racontent l'histoire des disparus de la première heure, lorsque la ville a pris les armes contre l'armée après le 17 février, et des rebelles partis au front et jamais revenus, tués ou faits prisonniers.

Sami Naji Absallam, 17 ans, est parti de chez lui le 20 février avec ses amis.La contestation en marche se dirigeait vers la "katiba", une caserne de Benghazi, bientôt théâtre de combats violents.

"Sami était à l'intérieur.Depuis, on ne l'a plus jamais revu", raconte Ahmed Al-Attar, un ami de la famille. "Début mars, nous avons reçu un appel de quelqu'un qui nous a dit l'avoir vu à Ajdabiya.Puis un autre qui disait la même chose.Nos voisins croient l'avoir vu à la télévision manifester son soutien à Kadhafi à Tripoli.Mais honnêtement, je ne sais pas quoi penser", dit le vieil homme.

Dans une ville qui a érigé la rumeur en dogme et relaie les fausses informations avec l'imagination du conteur, les familles de disparus sont démunies, impuissantes à retrouver les leurs.

Mejdi Blahou recherche depuis le 19 mars Saad Atach, son collègue et ami. Les deux hommes travaillaient près des chantiers de construction de logements à la porte sud de Benghazi.Le quartier a connu des bombardements le matin du 19 mars et l'entrée de dizaines de chars de l'armée de Kadhafi.

"Je lui parlais au téléphone vers 10H00", assure Mejdi.Puis il a entendu le portable "tomber par terre"."Je n'entendais que le vent siffler dans le téléphone.Quand j'ai essayé de rappeler, mon appel a été rejeté.Puis le portable était coupé", dit-il. Mejdi n'a retrouvé ni le corps, ni la voiture de son ami.Il a pris contact avec le Croissant rouge, des ONG, fait le tour des hôpitaux, des morgues.En vain.

Selon le Croissant rouge libyen, plus de 1.200 dossiers de disparus ont été constitués à Benghazi et à Misrata, la ville assiégée plus de deux mois par l'armée régulière.

"Nous gérons 676 dossiers à Benghazi et 697 à Misrata.La plupart ont disparu au front", explique Omar Budabus, le chef de l'unité de recherche des disparus du Croissant rouge à Benghazi.

Selon lui, à Benghazi, 41 personnes ont été retrouvées vivantes, 21 sont mortes, 231 sont vivantes mais prisonnières du régime de Tripoli.

Pour 383 personnes, le Croissant rouge, et leurs familles, ne savent rien.

"Nous négocions encore l'accès aux prisons à Tripoli", reconnaît un porte-parole de la Croix rouge internationale, Dibeh Fakhr.

Plus de 80 cadavres ont également été enterrés sans pouvoir être identifiés, selon un médecin légiste de l'hôpital Jalaa.Notamment les corps de neuf personnes retrouvées dans la katiba, les dépouilles a priori de soldats loyaux au colonel Kadhafi dont les chars ont été frappés par les chasseurs français, et des cadavres retrouvés sur le front.

Mi-mai, et alors que le front est gelé depuis plusieurs semaines entre Ajdabiya et Brega, des Libyens continuent de disparaître.

Comme Ayub Abdel Karim, 21 ans.Selon son frère Qais, le rebelle et son cousin rentraient le 10 mai d'Ajdabiya à Benghazi quand Ayub a reçu un appel."Quelqu'un l'attendait à la porte sud de Benghazi.Il est reparti en sens inverse avec cet homme, une kalachnikov et de l'argent."

"J'ai refait toute la route, suis allé jusqu'à la ligne de front.Aucune trace de mon frère", dit Qais en pleurs.