Au Ghana, la difficile émergence d'un militantisme LGBT

Par AFP

AFRICA RADIO

L'émergence d'un militantisme LGBT au Ghana aura été de courte durée: la naissance de l'organisation LGBT Rights Ghana a déclenché une récente vague d'homophobie dans le pays, ses locaux ont été presqu'aussitôt fermés et ses fondateurs sont retournés dans l'ombre.

Le 31 janvier, ce collectif d'activistes avait ouvert, dans la banlieue d'Accra, un centre visant à offrir une permanence associative et un "espace sûr" pour les personnes LGBT (lesbienne, gay, bi, trans, queer, intersexuel). 

Mais dans ce pays ouest-africain, où l'homosexualité est pénalisée, il a déclenché une levée de boucliers. 

Un important lobby religieux, mais aussi l'Eglise catholique du Ghana, et même des membres du gouvernement se sont dressés pour exiger sa fermeture.

Après trois semaines d'offensive médiatique, les forces de sécurité ont fermé le 24 février ce centre, vraisemblablement sur ordre du propriétaire, qui a expliqué à l'AFP qu'il ne "+tolérerait+ pas de telles activités" dans sa maison.

"On s'attendait à une vague d'homophobie, mais pas d'une telle ampleur", reconnaît Abdul-Wadud Mohammed, directeur des communications de LGBT Rights Ghana, dans une interview à l'AFP."Nous communiquons depuis longtemps sur nos activités, mais ça n'était jamais devenu une question d'intérêt national."

Dans un premier temps, la stratégie du collectif avait été d'accorder une maximum d'interviews, afin, dit-il, "d'éduquer la population et promouvoir notre cause". 

- "Notre heure viendra" - 

Mais depuis la fermeture de leur local, les 13 membres exécutifs, qui militaient d'habitude à visage découvert sur les réseaux sociaux, sont contraints de vivre reclus."Nos noms et nos visages sont connus, nous recevons des menaces très précises.Nous ne sommes plus en sécurité", explique Abdul-Wadud Mohammed, 29 ans. 

Pourtant, le porte-parole de l'organisation dit conserver son optimisme et malgré la pression et les menaces, dit ne rien regretter."Il était temps que nous ayons cette discussion.Cela fait près d'un mois que tout le pays parle de la communauté LGBT ! Pour moi, c'est une victoire.Nous sommes certains que notre heure viendra."

Le collectif n'a d'ailleurs pas reçu que des menaces.Les messages de soutien, particulièrement issus de la diaspora ghanéenne, affluent. 

Des personnalités américaines et britanniques, pour la plupart originaires du Ghana, dont l'acteur Idris Elba, le modèle Naomi Campbell et le créateur Virgil Abloh, ont signé lundi une lettre ouverte de soutien et ont exprimé leur "profonde préoccupation" face à la situation à laquelle sont confrontées les personnes LGBT dans le pays d'Afrique de l'Ouest. 

"Il est inacceptable pour nous que vous vous sentiez en danger", s'indignent les 67 signataires de la lettre, qui a fait du bruit à l'international et sur les réseaux sociaux. 

"Ca ne fait pas une bonne publicité au Ghana", résume Abdul-Wadud Mohammed.

- Embarras -

En effet, la polémique embarrasse le président ghanéen, en pleine opération de séduction de la communauté noire-américaine et de la diaspora ghanéenne, à travers son programme de "l'année du retour", pour les encourager à rentrer dans le pays de leurs ancêtres.

Nana Akufo-Addo était jusque là resté plutôt évasif sur la question de l'homosexualité, mais en pleine controverse, le chef de l'Etat s'est finalement exprimé lors d'une cérémonie religieuse pour rappeler que le mariage entre personnes de même sexe "ne serait jamais légalisé pendant [son] mandat présidentiel".

Au Ghana, pays très conservateur et religieux, 87% de la population soutient l'interdiction pour les personnes LGBT de tenir des réunions publiques, et 75% approuve les déclarations homophobes des représentants de l'Etat et des chefs religieux (enquête réalisée par l'Africa Centre for International Law and Accountability, ACILA). 

Et ces dernières semaines, les militants disent avoir observé une flambée des actes homophobes. 

"J'ai peur de sortir de chez moi", témoigne un étudiant homosexuel d'une vingtaine d'années, sous couvert d'anonymat."J'ai l'habitude d'être raillé car je suis efféminé, mais maintenant j'ai peur d'être pris à partie et tabassé.Je sais que c'est arrivé à d'autres, il y a des vidéos qui circulent.On peut y voir des personnes déshabillées de force, frappées et humiliées."

Pour l'observateur Kwame Edwin Otu, professeur à l'Université de Virginie, et spécialisé dans les questions LGBT en Afrique, "les homosexuels sont des boucs émissaires idéaux" particulièrement dans des périodes de crise. 

Le Ghana, qui enregistrait l'année dernière parmi les taux de croissance les plus hauts au monde, déchante depuis plusieurs mois, avec sa première récession depuis 37 ans à cause de la crise du Covid et une période de crispation politique depuis la réélection d'Akufo-Addo contestée par l'opposition. 

"La saison de l'homophobie" est ouverte, conclut le spécialiste.