Crise ivoirienne: banques grippées, épargnants affolés, économie plombée

Par La rédaction

ABIDJAN (AFP)

La stratégie d'asphyxie tentée par Alassane Ouattara et ses alliés extérieurs contre Laurent Gbagbo en Côte d'Ivoire est en train de bloquer le système financier du pays, affolant nombre d'Ivoiriens et préparant une crise économique d'envergure.

Le quartier du Plateau, à Abidjan, abritant les sièges des banques, a vu au fil de la semaine affluer les clients inquiets des fermetures d'établissements depuis lundi, traduction spectaculaire du bras de fer entre M. Gbagbo, chef d'Etat sortant, et M. Ouattara, reconnu président élu par une grande partie de la communauté internationale.

Jeudi, devant la Société ivoirienne de banque (SIB, du groupe marocain Attijariwafa Bank), des Abidjanais en file indienne attendaient dès les premières heures de la matinée pour retirer de l'argent.

"On craint l'effet de contagion, donc on vient retirer un peu sur notre épargne", a expliqué à l'AFP Mme Koffi, chef d'entreprise."Je préfère avoir mes sous sur moi, on ne sait pas ce qui va se passer", lâchait un militaire.

Au moins cinq banques internationales avaient déjà suspendu leurs opérations jeudi après-midi, dont deux qui dominent le secteur: la Bicici et la SGBCI, respectivement filiales ivoiriennes des banques françaises BNP Paribas et Société Générale.

Un séisme dans le pays qui, malgré une décennie de crise politico-militaire, reste de loin l'économie la plus puissante de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (Uémoa, huit pays).

A l'origine de ces fermetures en série: la rupture en janvier entre Abidjan et la Banque centrale des Etats d'Afrique de l'Ouest (BCEAO), institut d'émission de l'Uémoa qui reconnaît M. Ouattara.

 Depuis lors, le régime Gbagbo, isolé financièrement et privé du robinet à francs CFA, s'est efforcé de monter un système bancaire viable à l'échelle ivoirienne.Y compris, selon plusieurs sources bancaires, en mettant "une pression énorme" sur les filiales des grandes banques étrangères, pour qu'elles jouent le jeu.

Mais face au manque de liquidités, aux difficultés techniques et aux risques juridiques, ainsi qu'à la menace de sanctions brandie par la BCEAO contre les banques travaillant avec le gouvernement Gbagbo, la Bicici et la SGBCI ont donné le signal du retrait.

"Les autres banques vont fermer", prédit un haut responsable du secteur.Pour beaucoup, seuls les établissements publics ivoiriens devraient être opérationnels à brève échéance.

Pour l'économie, déjà mise à mal par les sanctions de l'Union européenne imposant notamment un embargo de fait sur les deux ports, poumon du pays, l'effet du blocage bancaire va être "cataclysmique", assure une source proche du dossier.

Contrats annulés, plans sociaux drastiques, chômage technique: "tous les secteurs d'activité, transport et industrie notamment", sont en train d'être frappés, affirme un acteur de l'agro-industrie.

Si la stratégie d'étouffement pratiquée par le camp Ouattara produit ses premiers effets, à qui la crise de très grande ampleur qui menace profitera-t-elle?

Promettant de conjurer une "déstabilisation totale" du système bancaire, le gouvernement Gbagbo est au pied du mur.Il veut d'abord assurer le paiement des fonctionnaires et militaires, dont la fidélité lui est vitale, et n'exclut pas de réquisitionner des banques.

Il accable d'abord les banques françaises, relançant le discours contre l'ex-puissance coloniale.

La France a défendu les fermetures bancaires provisoires, des "mesures appropriées", y voyant "la conséquence du refus de Laurent Gbagbo" de partir.

Guillaume Soro, Premier ministre de M. Ouattara, a jugé aussi que "c'est Gbagbo qui occasionne la fermeture des banques", et prôné la "révolution" pour le faire céder, comme en Egypte et en Tunisie.

Dans son camp, d'autres expriment cependant leur inquiétude: "Gbagbo va monter la population contre nous", redoute un haut cadre de sa coalition.