Enquête Tibéhirine: nouvelle annulation d'une visite d'un juge français en Algérie

30 mai 2014 à 13h29 par La rédaction


Paris (AFP)

Le juge antiterroriste français Marc Trévidic, faute d'autorisation officielle, a dû une nouvelle fois renoncer à se rendre en Algérie où il espérait pouvoir progresser dans la difficile enquête sur l'assassinat des moines français de Tibéhirine en 1996.

Cette visite, déjà reportée fin février, devait commencer samedi.Mais à la veille du voyage, le magistrat et l'équipe qui devait l'accompagner n'avaient toujours pas reçu d'invitation officielle des autorités algériennes, a indiqué vendredi à l'AFP une source proche du dossier.

Alger n'a pas fait de commentaire officiel pour le moment.

"C'est une immense déception pour les familles de voir que pour la deuxième fois, ce déplacement est annulé in extremis", a réagi à Paris l'avocat des parties civiles, Patrick Baudoin.

- Fabius en visite en Algérie -

 

Dans cette affaire, où la thèse d'une tuerie islamiste est contestée, "on s'est constamment heurté à un système d'opacité et au refus de coopérer des autorités algériennes", a déploré l'avocat, qui espère que le chef de la diplomatie française, Laurent Fabius, en visite en Algérie à la fin de la semaine prochaine, pourra débloquer la situation.

"Si, à très bref délai, le juge Trévidic ne reçoit pas l'autorisation d'Alger de se rendre sur place, nous tirerons toutes les conséquences de ce refus délibéré de coopérer" des autorités algériennes, prévient l'avocat des familles.Pour M. Baudoin, "ça voudra dire qu'il y a quelque chose à cacher".

Le juge Trévidic devait être accompagné d'experts, d'un photographe de l'identité judiciaire et d'un magistrat du parquet de Paris: en tout, une douzaine de personnes.But de la mission: se rendre à Tibéhirine pour faire exhumer et expertiser les têtes des sept moines, enlevés dans la nuit du 26 au 27 mars 1996 dans leur monastère isolé, près de Medea (nord-ouest de l'Algérie).

Dans une commission rogatoire internationale de décembre 2011, le juge et sa collègue Nathalie Poux avaient demandé de pouvoir réaliser ces expertises, mais aussi de pouvoir entendre une vingtaine de témoins.Fin 2013, l'Algérie avait donné son feu vert aux expertises des têtes, mais pas aux auditions.

Une autopsie des têtes des moines pourrait éclairer les enquêteurs sur les conditions des assassinats.

Un mois après l'enlèvement, le rapt avait été revendiqué par le Groupe islamique armé (GIA), via un communiqué signé de son "émir" Djamel Zitouni, le commanditaire des attentats de 1995 en France, qui proposait un échange avec un autre responsable des GIA.Mais le 21 mai 1996, un second communiqué annonçait l'exécution des religieux, dont seules les têtes étaient retrouvées neuf jours plus tard au bord d'une route de montagne.

- Une bavure de l'armée?-

 

Trois moines, qui avaient échappé à l'enlèvement en se cachant, ainsi que des villageois, ont confirmé aux gendarmes l'implication d'islamistes dans l'enlèvement, survenu dans une des zones les plus troublées de la guerre civile algérienne.

Mais l'enquête rebondit en 2009, quand l'ancien attaché militaire de l'ambassade de France à Alger, le général François Buchwalter, livre au juge le témoignage indirect d'un militaire algérien.

Le général explique que "les hélicoptères (de l'armée algérienne) ont vu un bivouac"."Comme cette zone était vidée, ça ne pouvait être qu'un groupe armé.Ils ont donc tiré sur le bivouac (...) Une fois posés, ils ont découvert qu'ils avaient tiré notamment sur les moines".

C'est pour dissimuler cette bavure que les corps auraient été décapités.D'où l'importance de réaliser des autopsies, qui pourraient permettre de constater la présence ou non d'impacts de balles et d'établir si la décapitation a été menée avant ou après la mort.

Parmi les témoins que le juge français n'a pas pu entendre figure l'un des ravisseurs présumés des moines, Abderrazak El Para.Cet ancien lieutenant de Zitouni, détenu pour l'enlèvement de touristes européens, est soupçonné d'avoir entretenu des liens avec le contre-espionnage algérien.

Pendant l'enquête, deux anciens officiers algériens ont évoqué la thèse d'un crime fomenté par les services algériens, tel Abdelkader Thiga qui, en 2011, avait expliqué que les assassinats auraient été commis pour "faire du chantage auprès de la France et jeter un discrédit sur les mouvements islamistes".