Ethiopie: les affrontements lors de manifestations ont fait au moins 25 morts

25 octobre 2019 à 15h41 par AFP

AFRICA RADIO

Les affrontements dans des manifestations en Ethiopie ont fait au moins 25 morts cette semaine, entraînant l'opposant éthiopien controversé Jawar Mohammed à accuser vendredi le Premier ministre et prix Nobel de la paix, Abiy Ahmed, de se comporter en "dictateur".

Les violences ont éclaté mercredi dans la capitale, Addis Abeba, avant de se répandre dans la région d'Oromia, lorsque les partisans de Jawar Mohammed sont descendus dans les rues, brûlant des pneus et dressant des barricades, bloquant les routes dans plusieurs villes.

La police a nié les accusations selon lesquelles elle aurait tenté d'écarter son service de sécurité pour le fragiliser face à une éventuelle attaque d'adversaires politiques.

"Le nombre de morts confirmés atteint maintenant 25, mais je pense pas qu'il s'agisse d'un bilan définitif, car des affrontements se poursuivent dans certaines zones, en dépit des appels au calme", a déclaré à l'AFP Fisseha Tekle, un chercheur d'Amnesty International.

"Certains ont été tués à coups de bâton, de machette, des maisons ont été incendiées.Des armes à feu ont été utilisées", a-t-il ajouté.

Il avait fait état plus tôt dans la journée d'un bilan d'au moins 16 morts.Les affrontements ont opposé des manifestants aux forces de l'ordre, mais aussi des communautés entre elles.Des biens appartenant à l'église orthodoxe tewahedo éthiopienne, associée par certains à la communauté amhara, ont aussi été pris pour cible.

Le ministère de la Défense a annoncé vendredi le déploiement de militaires dans sept zones où la situation restait particulièrement tendue.

Jawar Mohammed, fondateur du média d'opposition Oromia Media Network (OMN), est un ancien allié du Premier ministre réformateur Abiy.Tous deux appartiennent à la communauté oromo, le groupe ethnique le plus nombreux en Ethiopie.

Mais les relations entre les deux hommes se sont récemment détériorées, Jawar Mohammed ayant critiqué publiquement plusieurs réformes d'Abiy Ahmed, qui vient d'être récompensé par le prix Nobel de la paix.

- "Le début de la dictature" -

"Abiy Ahmed a eu recours aux signes précurseurs de l'instauration d'une dictature.Il a tenté d'intimider les gens, y compris les alliés qui lui ont permis de prendre le pouvoir mais qui sont en désaccord avec certaines de ses prises de position", a déclaré à l'AFP Jawar Mohammed, lors d'un entretien vendredi dans sa résidence à Addis Abeba.

"L'intimidation, c'est le début de la dictature", a ajouté cet activiste controversé de 32 ans, qui a joué un rôle clé dans les manifestations antigouvernementales ayant mené à la chute du prédécesseur de M. Abiy et à la nomination en avril 2018 de ce dernier comme Premier ministre réformateur issu de l'ethnie oromo.

La rupture entre les deux hommes illustre les divisions au sein de l'ethnie oromo, qui pourraient affaiblir le soutien à M. Abiy à l'approche des élections générales, prévues en mai prochain.

Jawar Mohammed n'a d'ailleurs pas exclu une éventuelle candidature, contre le Premier ministre."C'est une possibilité", a-t-il affirmé à l'AFP."Je veux avoir un rôle actif dans cette élection.Je ne sais pas encore à quel titre, mais je veux que l'influence que j'exerce dans le pays se concrétise positivement".

Jawar Mohammed, qui a 1,7 million d'abonnés sur Facebook, est accusé par ses détracteurs d'inciter à la haine ethnique dans le deuxième pays le plus peuplé d'Afrique, avec 110 millions d'habitants.

Il a notamment accusé à de nombreuses reprises les Tigréens de réprimer toute opposition et de marginaliser les Oromo, son ethnie, la plus importante du pays.

Les Tigréens, qui ne représentent que 6% de la population éthiopienne, ont longtemps disposé d'un pouvoir sans commune mesure avec leur importance numérique.

Le Front de libération des peuples du Tigré (TPLF) a été à l'origine de la chute du brutal régime militaro-marxiste en 1991 et a dominé jusqu'en 2018 la coalition depuis lors au pouvoir, le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF).

Mais les manifestations antigouvernementales menées par les deux principales communautés du pays, les Oromo et les Amhara, ont eu raison de sa toute puissance.Le TPLF est toujours membre de l'EPRDF, mais il a été écarté de nombreux postes-clés.

Abiy Ahmed a reçu au début du mois le prix Nobel de la paix.Il a été récompensé comme l'artisan d'une réconciliation spectaculaire avec l'ex-frère ennemi érythréen et le père de réformes susceptibles de transformer en profondeur l'Ethiopie, longtemps livrée à l'autoritarisme.

Mais la légalisation de groupes dissidents et l'amélioration de la liberté de la presse ont également permis une expression plus libre des tensions intercommunautaires et des nationalismes ethniques.