Face au chaos libyen, des Occidentaux sans grande marge de manoeuvre

29 juillet 2014 à 15h59 par La rédaction

Paris (AFP)

Les Occidentaux assistent impuissants aux affrontements entre milices rivales qui ont fait près de cent morts en deux semaines en Libye où, depuis la chute de Kadhafi, leur marge de man�?uvre a toujours été réduite du fait de la volonté des Libyens eux-mêmes, notent des experts.

Après la mort en octobre 2011 de l'ancien dictateur Mouammar Kadhafi, au terme d'une guerre entre son armée régulière et les rebelles soutenus par les Américains, les Français, les Britanniques et plusieurs pays arabes, les capitales européennes avaient accueilli plusieurs conférences internationales avec des velléités d'aider les autorités libyennes à se doter d'un Etat digne de ce nom, à réorganiser l'armée, à reconstruire l'économie.

Mais ces propositions en matière de formation n'avaient pas suscité l'enthousiasme chez les destinataires. 

Les pays occidentaux ont-ils été négligents ? "Les Occidentaux ont bien proposé leurs offres de services et leur expertise en matière de reconstruction mais seulement si les Libyens en faisaient la demande...ça n'a pas été le cas parce qu'on ne le leur a pas imposé", observe Jason Pack, chercheur à l'Université de Cambridge.

Farouchement attachés à leur indépendance acquise en décembre 1951 après la colonisation italienne, les Libyens ne voulaient pas d'ingérence."Les Libyens se disaient et se disent encore +c'est notre pays+.Ils ont une volonté de le gérer eux-mêmes", souligne Antoine Vitkine, écrivain et réalisateur de documentaires sur la Libye.

                                

- 'La notion d'Etat ne fait pas sens' -

"+C'est notre affaire, à nous de jouer+, se disaient Mahmoud Jibril et Ali Zeidan", selon M. Vitkine.M. Jibril dirigea l'autorité de transition mise en place par la rébellion de mars à octobre 2011, Ali Zeidan a été Premier ministre de novembre 2012 à mars 2014.

Et les schémas occidentaux sur la nécessité d'institutions régaliennes ne sont pas en adéquation avec la société libyenne."La notion d'Etat ne fait pas sens en Libye", souligne Jean-Yves Moisseron, de l'Institut pour la recherche et le développement (IRD) qui évoque un Etat "fantoche, doté d'embryons d'institutions régaliennes, instrumentalisés dans les logiques tribales".

Du fait de la richesse du pays, les tribus considèrent aussi qu'elles n'ont pas besoin des Occidentaux pour se reconstruire, ajoute-t-il. 

Mais le partage du profit de ces immenses ressources en hydrocarbures, parmi les plus importantes d'Afrique, a généré la crise actuelle."Les alliances tribales n'acceptent plus le partage des ressources pétrolières tel qu'il est.La Libye a atteint un point de paroxysme de la crise, entre ceux qui contrôlent les ressources pétrolières et les islamistes.On assiste à l'effondrement de ce qui reste des structures centrales de l'Etat", observe encore M. Moisseron.

Le chercheur ne croit pas pour autant à une "somalisation" du pays, jugeant que la situation peut encore déboucher sur des alliances redessinées entre tribus car tout le monde a beaucoup à perdre si le pétrole n'est plus exploité.

                        - Dictature ou chaos -

En attendant, face aux violences, plusieurs pays occidentaux ont demandé à leurs ressortissants d'évacuer le pays.

Pour l'ancien diplomate français en poste à Tripoli Patrick Haimzadeh, le pays est en train de se fragmenter."Une tragédie se déroule.Les Libyens ont déchanté car il n'y a pas d'avenir pour leurs enfants.Personne ne sait ce qu'il adviendra dans dix ans de ces pays, Syrie, Irak, Libye, tous des ex-colonies qui ont subi ou subissent encore un régime autoritaire, ni s'ils existeront encore". 

L'intervention militaire des Occidentaux était-elle une erreur ? "La guerre a été un choix dès le départ et on a ainsi radicalisé les extrémistes des deux bords.Les USA ont compris, après l'Irak et l'Afghanistan, que les interventions militaires ne résolvent rien", estime M. Haimzadeh.

"Fallait-il laisser massacrer des milliers de personnes encerclées par les forces de Kadhafi à Benghazi ? C'est l'éternel choix entre la dictature ou le chaos", s'interroge Antoine Vitkine en référence au déclencheur de l'intervention en mars 2011. 

Pour Stefano Silvestri, de l'Institut des affaires italiennes, l'intervention occidentale ne peut être critiquée: "Cela devait être fait mais l'absence d'actions successives pour stabiliser la situation a été clairement une erreur", dit-il, déplorant l'absence de volonté d'installer une présence militaire sur le sol libyen pour favoriser la reconstruction.