France: la difficile traque des "biens mal acquis" de présidents africains

Par La rédaction

PARIS (AFP)

La traque des "biens mal acquis" des présidents du Congo, du Gabon, de Guinée équatoriale et de leurs proches lancée en 2008 en France par une ONG s'est à nouveau heurtée à la résistance du parquet de Paris, hostile à l'élargissement d'une enquête qui agace des régimes "amis".

Le parquet de Paris a refusé d'élargir l'enquête sur le patrimoine en France des trois présidents visés et de leurs proches, qui ont continué de s'enrichir après le dépôt d'une plainte pour "biens mal acquis" en 2008, a indiqué jeudi l'avocat des parties civiles, Me William Bourdon.

Les présidents Denis Sassou Nguesso (Congo), Teodoro Obiang Nguema (Guinée équatoriale) et leurs proches ainsi que ceux du défunt chef d'Etat gabonais Omar Bongo Ondimba ont poursuivi leurs acquisitions en France après la plainte déposée par Transparency International France, spécialisée dans la lutte contre la corruption, selon des documents révélés par le journal Le Monde et que l'AFP a pu consulter jeudi.

Les juges en charge de l'enquête sur les "biens mal acquis" ont demandé à pouvoir étendre leurs investigations pour vérifier la provenance des fonds ayant servi aux achats.

Mais le parquet de Paris a refusé cette extension en mai.Il a toutefois ouvert à la fin du mois une enquête préliminaire visant ces faits à la suite d'une nouvelle plainte de l'avocat de l'ONG.

Selon les documents consultés par l'AFP, les policiers ont établi qu'en novembre 2009, 26 voitures de luxe et six motos d'occasion, d'une valeur d'environ 12 millions de dollars, ont été acheminées depuis les Etats-Unis par le fils de Teodoro Obiang Nguema vers l'aéroport de Vatry (près de Paris), pour être réexportées en Guinée équatoriale.

Le fils Obiang apparaît aussi comme un grand amateur d'art: en mars 2011, la cellule antiblanchiment française Tracfin conclut dans un signalement que "la présence de +biens mal acquis+ pourrait être suspectée" concernant le règlement de plus de 18 millions d'euros d'oeuvres d'art par "la Somagui Forestal, société forestière sous contrôle de Teodoro Nguema Obiang, ministre de l'Agriculture et des forêts".

Ali Bongo, fils d'Omar Bongo et qui lui a succédé en 2009 à la tête du Gabon, a de son côté acquis cette année-là une voiture Bentley en France facturée plus de 200.000 euros tandis que l'épouse de Denis Sassou Nguesso a acheté une Mercedes Classe E immatriculée CD (corps diplomatique).

"C'est une décision ahurissante, contraire à l'efficacité de l'enquête et en ligne avec la logique d'obstruction du parquet depuis 2007", s'est insurgé Me Bourdon.

De leur côté, des ONG gabonaise et congolaise ont estimé jeudi que le parquet avait obéi à une "injonction politique" ou encore qu'il se faisait l'"avocat de la Françafrique".

"La France protège les chefs d'Etat africains dont ils (les dirigeants français) sont complices et dont ils encouragent le pillage des ressources", a estimé le gabonais Grégory Ngbwa Mintsa, prix de l'intégrité Transparency International.

Après une première plainte classée sans suite en 2007 puis en 2008, Transparency avait alors déposé plainte avec constitution de partie civile, procédure qui permet de saisir directement un juge d'instruction et de contourner le parquet qui, en France, est hiérarchiquement soumis au pouvoir politique.

Après un nouveau bras de fer avec le parquet, Transparency avait enfin obtenu gain de cause fin 2009: la Cour de cassation, plus haute juridiction pénale française, jugeait sa plainte recevable.Une décision inédite, saluée comme une "avancée juridique considérable" par l'ONG.

Mais ce dossier reste diplomatiquement très sensible, car la procédure vise trois régimes proches de la France, en particulier le Congo-Brazzaville et le Gabon, où les intérêts politiques de Paris se mêlent à ceux de quelques-unes de ses plus grandes entreprises.