Génocide rwandais: des silhouettes émergent du récit du village de Kabarondo

Par La rédaction

Paris (AFP)

Un Barahira brutal mais insaisissable, un Ngenzi passif ou complice: le récit des premières attaques dessine un profil ambivalent des deux anciens bourgmestres rwandais de Kabarondo jugés depuis mi-mai aux assises de Paris pour leur participation aux massacres de 1994.

Vingt-deux ans après le génocide, qui fit plus de 800.000 morts, les témoins, souvent, se contredisent, oublient, mentent parfois.Libres ou emprisonnés, victimes ou bourreaux, ils sont porteurs d'un récit, mélange de souvenirs personnels et d'une mémoire collective.

Le récit de Kabarondo, commune rurale de plus de 35.000 âmes du sud-est du Rwanda, très éloignée des centres nerveux du pouvoir hutu d'alors, cultive quelques épisodes clés, livrés à la cour mardi et mercredi.

L'un des plus éclairants est celui des chèvres.A la barre, Oreste Nsabimana, un agriculteur hutu de Rubira, commune voisine de Kabarondo, est encore choqué par cette affaire, dans un pays où la valeur d'un homme se mesure à la superficie de ses terres et à la taille de son troupeau.

Il raconte que le 8 avril 1994, soit deux jours après l'assassinat du président hutu Juvénal Habyarimana qui marqua le début du génocide, des "Abarindas", des miliciens locaux ayant repris le nom d'anciens chasseurs royaux, ont massacré les chèvres d'un certain Titiri, un Tutsi.

Appelé sur les lieux, Octavien Ngenzi, qui avait autorité sur tout le groupement de communes de la zone de Kabarondo, "leur a arraché les chèvres des mains, mais ne les a pas punis.Il leur a dit: +comment se fait-il que vous mangiez du bétail alors que les propriétaires sont encore là+, c'est-à-dire encore vivants", dit-il.

- "Tout le monde savait" -

Interrogé par l'avocate de Ngenzi, il reconnaît n'avoir pas assisté à la scène lui-même."On me l'a dit.Tout le monde le savait".D'autres habitants ont témoigné de la même scène au cours de l'enquête, soulignant le "sentiment d'impunité" offert aux pillards face à des crimes visant les Tutsi.

A titre personnel, Oreste Nsabimana a déploré la mollesse du bourgmestre, à qui il demandait d'intervenir alors que des miliciens extrémistes Interahamwe saccageaient sa maison."Il m'a dit d'aller plutôt me réconcilier avec ces hommes, hutu comme moi".

Florian Mukeshambuga, qui vivait dans la commune voisine de Cyinzovu, tranche: "Nous refusions que la guerre arrive chez nous.Au début, nous avons protégé les Tutsi".Mais "celui qui avait le pouvoir et l'autorité a laissé faire".

Les premiers jours, Ngenzi semble se déplacer de site en site, au gré des attaques, pour constater, conduire des blessés au centre de santé ou des réfugiés à l'église.Il ne pouvait "rien faire" pour les uns, c'était "pour rassembler les Tutsi avant de les massacrer" supposent les autres. 

Nul ne l'a vu tenir une arme, contrairement aux témoignages concernant Tito Barahira. A Cyinzovu, où plusieurs attaques meurtrières ont été menées entre le 8 et le 12 avril, ce dernier est décrit comme un donneur d'ordre impitoyable, faisant du porte à porte pour enrôler les habitants.

"Barahira était armé d'une lance et d'une machette.Il nous a entraînés.Je me suis dit, +comment moi qui suis incapable de tuer une poule, je vais pouvoir tuer un être humain?+", raconte Florian Mukeshambuga, qui parviendra à fausser compagnie au groupe.

Depuis Kigali, Wellars Murwanashyaka, dans la tenue rose des détenus, condamné pour une de ces attaques, témoigne en visio-conférence.Alors qu'il avait présenté Barahira comme un meneur, aboyant des ordres aux bandes de tueurs, il ne se souvient plus que de sa présence dans un des groupes: "Il était là mais n'a rien dit.C'était un certain Mukasa qui menait l'attaque".

Une ancienne enseignante tutsi avait décrit l'ex-fonctionnaire comme un personnage sanguin, "brutal" qui l'avait "déjà menacée" par le passé, et qui avait lui-même "enfoncé son épée dans le coeur" d'un jeune Tutsi nommé François.Mais de cela, elle n'avait rien vu.Parmi les assaillants témoignant depuis leur prison rwandaise, aucun n'a pu dire qui avait tué François.