Interview de Samira Mahdouik, journaliste à la télévision nationale tunisienne

Par La rédaction

La Télévision Tunisienne vient d'être rebaptisée. Avant le 15 Janvier on parlait de Tunisie 7. Le logo a également été changé. Ce sont des changements formels visibles mais au-delà c'est toute la ligne éditoriale et le ton qui ont changé.Changement de Logo changement de ton, c'est un virage à 90%.La télévision Tunisienne n'est plus « Tunis7 » mais « La Télévision Nationale ATLAFASA El Watanya ». Elle se place dans une phase à la fois de transition et de questionnement. Certains journalistes tentent de se réinventer une identité professionnelle, et de rompre avec une pratique journalistique dont il s'accommodait sans être totalement d'accord sur ce qu'il se disait ou se décidait en rédaction. Silence complice ou silence tout court, en espérant que les choses finissent par évoluer. Problème : les rédactions risquent de se transformer en un Big Bazar de l'information. Il est vrai que la parole est plus libre, des visages que l'on aurait jamais pu voir apparaitre à la télévision, et interdits quasiment d'antenne même sur les ondes des chaines privées passent à l'antenne et viennent plaider pour l'ouverture politique. Cette télévision, longtemps otage du parti unique, qui sous une apparente pluralité des opinions donnait une image peu reluisante de l'information dite pluraliste. Une crise de confiance s'est installée entre le citoyen tunisien et la télévision nationale pendant les 23 ans de règne de Ben Ali et l'omnipotence du parti au pouvoir feu RCD. Les journalistes qui ont tous avec ou sans conviction travaillé au sein d'un organe d'Etat avaient leur marge de sécurité et de libre pensée .Une rupture radicale avec le passé s'impose mais non à la chasse aux sorcières. Pouvez-vous nous parler de la censure qui régnait avant le 15 Janvier. Comment ce processus avait-il cours ?La censure se pratiquait de façon quasi systématique voire insidieuse. La ligne éditoriale définissait les balises rouges à ne pas franchir et on s'en accommodait. Mais on n'a jamais cessé de vouloir faire sauter les verrous. On concevait l'information autrement mais l'environnement politique rendait l'entreprise ardue. On pensait que l'on pouvait arracher notre droit à l'expression, en contournant la censure et cela sans oublier qu'une part de nous même et de notre crédibilité devait rester intacte. L'information se concentrait sur les activités présidentielles interminables et souvent au mépris des règles journalistiques les plus élémentaires. Si bien que certains collègues s'amusaient à s'auto définir en état de schizophrénie chronique. Ceci n'empêchait en rien un professionnalisme à toute épreuve en assurant des couvertures médias d'évènements substantiels autour de l'actualité économique, social, culturel et politique. Il est vrai, cette information politique ne reflétait en rien la pluralité des opinions et des idées, il est vrai aussi l'initiative se faisait rare et l'information se décidait au palais de Carthage. On s'entendait dire par le président déchu qu'il fallait faire preuve d'esprit d'initiative et on riait, parce que on accablait un média audiovisuel d'Etat que l'on muselait. De quoi être atteint de schizophrénie aigu. Les journalistes étaient-ils menacés directement ? Peut-on parler pour certains d'autocensure ? Y-a-t-il une « chasse aux sorcières » pour ceux qui étaient trop complaisants avec le régime déchu ? Chaque fois que des journalistes tentaient de réagir, ils étaient harcelés, empêché de travailler, montré du doigt, ils devenaient persona non grata et mis en quarantaine par certains collègues. Certains de ces journalistes sont allés s'épanouir ailleurs ou grâce aux correspondances étrangères, une véritable bouffée d'oxygène pour garder les bons réflexes professionnelles. L'autocensure n'existait que parce que l'on vous imposait une ligne éditoriale bien définie et inutile de transgresser cette ligne, faute de se voir réprimandé pour faute professionnelle. Le travail journalistique ressemblait assez fréquemment à un travail de propagande politique. Le régime du président déchu misait sur certaines figures journalistiques qui se faisaient les avocats du diable. Certains de ces journalistes, souvent à la plume cinglante, se sont laissés récupérés par le pouvoir en place. Ils étaient même un peu trop proches du pouvoir et avaient le privilège de circuler dans les allées du pouvoir sans aucun état d'âme. Ces journalistes complaisants sont apparus en force, à la suite de l'euphorie du changement politique de l'après bouguibisme de 1987. Dés 1993, l'information était à nouveau satellisée, ouvertement muselée. Plus Ben Ali s'accrochait au pouvoir plus la presse régressait, et les libertés confisqués.Comment vivez-vous personnellement ces changements ? La rédaction a-t-elle reçu de nouvelles menaces depuis le 15 Janvier ? La fin de la censure sur Internet vous permet-elle de mieux vous informer vous-même ? Que dire de tous ces changements. Il était grand temps que les choses bougent, cette révolution de la liberté et de la dignité va à coup sur transformer de façon radicale le visage de la pratique de la politique en Tunisie. Cyber-révolution de la jeunesse, le peuple tunisien a chassé du pouvoir une mafia familiale qui a laissé un pays exsangue. Les jeunes, les pères de famille ont du mal à assurer des fins de mois dignement et de façon décente. Le peuple a dit non au pouvoir en place .Le citoyen tunisien s'est emparé de la parole. Changement radicale de la conception de l'information ! Fini la crise de confiance entre le politique et le paysage médiatique audiovisuel et la presse, cette phase de transition doit s'accomplir en toute sérénité. Seul bémol, c'est qu'un certain chaos de l'information ne s'installe et que certains journalistes comme cela est entrain de se passer au sein de certaines rédactions ne se livrent à un règlement de compte autorisant la « chasse aux sorcières ». La révolution internet pour y revenir et les réseaux sociaux en Tunisie, est la preuve éclatante que l'idée d'une cyber démocratie est possible. Et qu'au delà de cet idéalisme autour de l'émergence de la démocratie électronique, partant du fait qu'une 'information crédible libre et citoyenne est nécessaire à la discussion et u débat pluraliste, jusqu'à l'aboutissement à la décision politique conséquente et juste. Associer désormais les citoyens aux processus de décisions reste fondamentalement une des exigences d'une démocratie naissante comme c'est peut être le cas pour la Tunisie où les réseaux sociaux ont quelque peu contribué à la revitalisation de l'espace public.