Kenya: les Somaliens britanniques craignent la stigmatisation

27 septembre 2013 à 8h50 par La rédaction

Londres (AFP)

Le carnage au Kenya des shebab somaliens s'est produit à des milliers de kilomètres de Londres, mais la communauté somalienne au Royaume-Uni, la plus importante d'Europe, déjà pointée du doigt lors des attentats de 2005 à Londres, craint d'être encore stigmatisée.

Dans la banlieue délabrée de Harlesden, dans le nord-ouest de Londres, où foisonnent cafés internet, bistrots et échoppes gérés par des Somaliens, le temps est à l'amertume et la colère après l'attaque du centre commercial de Westgate à Nairobi, qui a fait au moins 67 morts.

"Nous haïssons les shebab", affirme Ali Ali, en se tenant sur le capot d'une vieille voiture cabossée, un demi-melon à la main.

"Ce ne sont pas des Somaliens, ce ne sont pas des musulmans non plus", lâche ce jeune homme de 27 ans."Il n'y a rien dans l'islam qui justifie le massacre d'innocents.Nous sommes tellement en colère contre ce qui s'est passé au Kenya." 

Cette attaque remue aussi de mauvais souvenirs dans la communauté somalienne, déjà hantée par les attentats de 2005 à Londres: un homme né en Somalie, Yassin Omar, avait été condamné pour sa participation à un attentat déjoué quinze jours après une série d'explosions meurtrières (52 morts) dans les transports publics.

Après le bain de sang à Nairobi, "on craint désormais que les gens pensent +on n'est pas surpris, ils se ressemblent tous+", confie Hussein Hersi de l'organisation Red Sea Community Group qui facilite l'intégration des réfugiés somaliens à Londres.

Comme de nombreux compatriotes installés dans la capitale britannique, cet ancien ingénieur est arrivé au Royaume-Uni dans les années 90, au moment où son pays plongeait dans le chaos après la chute du président Mohamed Siad Barre.

Mais la communauté somalienne au Royaume-Uni puise ses racines au XIXe siècle, quand des marins marchands venus de cet Etat de la Corne de l'Afrique ont posé leurs amarres dans le pays, Londres abritant le port le plus actif du monde.

Selon des chiffres officiels, la communauté compte aujourd'hui quelque 100.000 personnes, un chiffre largement sous-estimé selon plusieurs sources qui l'évaluent plutôt à 200.000.

Ali Ali et ses amis craignent d'être associés aux shebab, alors que - affirment-ils - beaucoup de leurs compatriotes restés au pays souffrent précisément de ces insurgés liés à Al-Qaïda. 

"Regardez le nombre d'explosions qui se produisent à Mogadiscio.Peu importe qu'on soit musulman ou pas, si on ne partage pas leurs idées, on est jugé comme infidèle", affirme Ali Ali.

"Les shebab ne sont pas tant les ennemis du Kenya que nos ennemis à nous tous", affirme de son côté Adam Matan, directeur du Mouvement antitribalisme, une organisation non-gouvernementale basée à Londres et à Mogadiscio.

Une idée partagée par le Premier ministre britannique David Cameron.Le terrorisme en Somalie "n'est pas seulement l'affaire de la Somalie (...), la sécurité du monde entier est en jeu", avait-il déclaré en mai en accueillant à Londres une conférence sur la reconstruction de la Somalie.

Preuve de l'enjeu que représente la Somalie pour les autorités britanniques, le Royaume-Uni a été le premier pays de l'Union européenne à rouvrir son ambassade à Mogadiscio, en avril.

Les Somaliens installés au Royaume-Uni estiment aussi souffrir des informations selon lesquelles des Britanniques se rendent en Somalie pour combattre dans les rangs shebab. 

L'ombre de Samantha Lewthwaite, une Britannique surnommée "la veuve blanche", plane ainsi sur l'attaque de Nairobi, même si aucune preuve n'a été apportée jusqu'à présent.

Les Britanniques seraient une cinquantaine à avoir rejoint les shebab, formant l'un de leurs plus gros contingents étrangers, selon l'institut de recherches londonien RUSI.Même si désormais la Syrie semble être la destination privilégiée des jihadistes britanniques.

Pour lutter contre un éventuel risque de radicalisation de la communauté somalienne, l'ambassade des Etats-Unis à Londres travaille, selon le Herald Tribune, en étroite collaboration avec l'organisation Elays, qui encourage les jeunes à réaliser des films luttant contre les stéréotypes. 

"On ne peut pas exclure que quelqu'un vivant ici aille en Somalie et subisse un lavage de cerveau.Mais je n'ai rien entendu de la sorte", affirme en tout cas Hussein Hersi.