L'Islam en France, un débat "agitateur d'extémistes"

Par La rédaction

Entretien avec Jean-Paul MAKENGO autour du débat de l'UMP sur la religion en FranceL'UMP a décidé de lancer débat sur l'Islam. Ce débat qui démarrera officiellement en avril 2011. Jean-Paul MAKENGO est adjoint au maire socialiste de la ville de Toulouse. Il est chargé notamment des questions de diversité et de la relation avec les cultes et a accepté de nous rencontrer pour nous donner son avis sur le sujet.Africa n°1 : Que pensez-vous de la place de la laïcité en France ?Jean-Paul MAKENGO : En tant qu'élu socialiste en charge de la relation avec les cultes, je dirais que la question même de laïcité et la place des cultes, est définie par la loi de 1905. Inutile de revenir sur ça. Maintenant, si la question est de savoir comment faire pour que l'islam soit un peu mieux accepté dans notre société, ce n'est pas comme cela qu'il faut poser la question. Il est vrai que tout élu local que vous rencontrerez reconnaitra que c'est une question qu'il faudrait arriver à mettre au débat : la place des religions et notamment la place de l'islam. Maintenant, est ce que cette question là doit nous faire revenir sur le principe de laïcité, je ne pense pas, il faut juste trouver un équilibre qui permettra non seulement aux fidèles musulmans de prier en toute dignité mais aussi au culte de rester à sa place. Une fois que c'est dit, c'est vrai que ca a l'air simple. Certains vous diront qu'il faut faire une exception parce qu'en 1905, on n'en avait pas tenu compte, étant donné que le problème de l'islam ne se posait pas comme en 2011.C'est vrai qu'en 2011, il y a beaucoup de musulmans installés en métropole, mais cela dit, si on fait une exception maintenant, pourquoi pas demain faire une exception pour d'autres cultes aussi. Donc je comprends la difficulté de ce sujet là. Ce que je pense, c'est qu'il faut simplement qu'au niveau de l'état, de tous les corps, du parlement, de tous les dirigeants de ce pays, on puisse réellement se demander quelle est la place qu'on accorde à l'autre. Cette place qu'on accorde à l'autre, ce serait comment faire en sorte que nos concitoyens, musulmans ou autres soient acceptés dans de bonnes conditions. Parce que je pense que la question va au-delà de la problématique du simple lieu de culte. Si l'islam était une autre religion, je pense que la question ne se poserait pas. Pour beaucoup, parler de la question de l'islam, c'est un moyen de vous parler de façon détournée de la question de l'immigration. Beaucoup utilisent le vecteur islam pour régler leurs comptes aux immigrés et ça tombe bien justement qu'on parle d'islam, on fait encore plus peur�?�Africa n°1 : Dans votre ville, comment est gérée la question de la religion ?Jean-Paul MAKENGO : A Toulouse, on essaye de trouver des solutions avec les associations cultuelles. Par exemple pour les personnes qui font des kilomètres pendant la fête de l'aïd, pour le sacrifice du mouton, nous travaillons à ce qu'il y ait un lieu d'abatage au niveau de la ville de Toulouse, sans pour autant que ce soit à la ville de « faire ». Mais la ville peut faciliter. Comme pour les lieux de culte, je pense que les autorités peuvent faciliter certaines choses, sans pour autant être obligées de financer ou de construire des mosquées à tout venant. Donc la question est très difficile, mais je pense que d'un point de vue humain, on ne peu pas faire fi de cette question là. On sait que ça se passe mal, alors, ou on ferme les yeux, ou on agit. Mais pour agir, encore faut-il que nous ne revenions pas sur les principes qui ont été acceptés par tous, ceux de la laïcité. Mais rappelons que laïcité ne veut pas dire anti religion, laïcité veut seulement dire la religion dans le cadre privé.Africa n°1 : Comment appréhendez vous ce débat lancé par l'UMP ?Jean-Paul MAKENGO : Je prends ce débat comme le débat sur l'identité nationale. Je pense que c'est vraiment un agitateur d'extrémistes. Rien n'interdit au culte d'avoir ses moyens pour acheter un terrain où construire une mosquée. Faut-il encore qu'on ne leur mette pas des bâtons dans les roues d'un point de vue administratif notamment. Donc avoir ce débat sur la place des religions, si c'est réellement la place des religions, d'accord, mais si c'est la place des religions pour finalement rebondir sur « ils ne sont pas assez intégrés », « pas d'islam chez nous », et bien ce n'est plus la place des religions, c'est la place de l'islam. Donc moi j'aimerai que l'UMP nous réponde sincèrement : quelle est la question ? Est-ce que la question c'est la place des religions ? Parce que je ne sais pas si les catholiques se posent des questions sur leur place dans la société française, ni les protestants, ni d'ailleurs le judaïsme. Ce qui pose question c'est l'islam. Alors d'accord si on pose la vrai question, mais dans ce cas, il faut aussi trouver les bonnes réponses. Mais si on doit poser la question juste pour agiter les gens comme pour l'identité nationale... On (l'UMP-ndlr) voulait faire un débat sur l'identité nationale, ça a fini par un débat sur « comment intégrer les enfants d'immigrés qu'on n'arrive pas à intégrer ? » Dans ce cas, il ne fallait pas poser la question comme ça. La question à poser c'était « comment résoudre notre échec en matière d'intégration des immigrés ».Africa n°1 : Et sur le fond politique du lancement de ce débat ?Jean-Paul MAKENGO : Vous savez, M. SARKOZY�?� Pour moi la politique de M. SARKOZY, c'est la dictature de l'émotion. Dès qu'il se passe quelque chose, qu'il y a une violence, que des jeunes sont arrêtés ou qu'il y a un problème en banlieue, c'est un problème d'intégration, de multiculturalisme, voire même un problème de polygamie. Je peux vous dire que nous à gauche, on ne fait pas de la politique au coup par coup. Il faut raisonner global. Je vois souvent des gens qui caricaturent en pensant que « à gauche ils sont laxistes » sur ces questions là. Non ce n'est pas ça. Ce qu'il faut essayer de comprendre, c'est que quand on a mis en place cette loi qui est salutaire (loi de 1905 sur la séparation de l'état et de l'église �?? ndlr), il ne se posait pas la question de l'islam. Aujourd'hui la ville de Toulouse est propriétaire de plusieurs églises catholiques, que la ville entretient, parce qu'en 1905, la ville de Toulouse a pris en charge l'existant. C'est toujours difficile en termes de loi, de venir après la loi et de réclamer les mêmes avantages que ceux qui ont bénéficié de cette loi. La difficulté est là. Je peux vous dire qu'il y a des écoles anciennement catholiques qui sont aussi subventionnées par l'état... Africa n°1 : Selon Nicolas Sarkozy, le multiculturalisme est un échec en France, quel est votre avis concernant le multiculturalisme en France ?Jean-Paul MAKENGO : Pour moi le multiculturalisme on le vit tous les jours, c'est la diversité que nous vivons dans notre pays. Je considère que je suis le fruit du multiculturalisme, je parle lingala, je suis originaire du Congo, mes enfants sont à moitié antillais, moitié congolais et ils sont français. C'est ça le multiculturalisme. Parler du multiculturalisme en évoquant le jeune qui tourne mal parce qu'il a volé une mobylette en banlieue ce n'est pas parler du multiculturalisme, c'est de la délinquance. Le problème, c'est qu'en France, quand on parle de diversité ou de cultures, on mélange ça avec un problème d'intégration, un problème social. Aujourd'hui, je suis désolé, les cheiks arabes ne sont pas plus intégrés que les jeunes qui vivent à Sarcelles, mais la différence c'est que eux ont beaucoup d'argent. Du coup on leur pose moins la question de leur maîtrise du français ou s'ils ont un tapis de prière. C'est plus une question sociale qu'on essaye de régler avec des remèdes « pseudo culturels ». Parce qu'un jeune qui est né en France, qui a grandi en France et qui ne fait qu'aller dans son pays d'origine deux mois dans l'année, et bien ce jeune là, il est de culture française. Même s'il s'appelle Mohamed ou Mamadou.Entretien réalisé par Rachel Gnagniko