La Tunisie dans l'incertitude après le départ de Ben Ali

Par La rédaction

TUNIS (AFP)

L'ex-président tunisien Zine El Abidine Ben Ali, chassé du pouvoir après un mois d'émeutes et désormais en Arabie saoudite, a été définitivement écarté samedi de la tête de l'Etat et un nouveau président par interim a été nommé. 

Tunis s'est réveillée sous tension, après une nuit de pillages en ville et en banlieue, souvent attribués par plusieurs témoins à des partisans du président déchu.

L'armée, appelée à l'aide, a fait survoler la capitale par des hélicoptères.

Le Conseil constitutionnel a proclamé coup sur coup "la vacance définitive du pouvoir" et la nomination de Foued Mebazaa, président du Parlement, au poste de président de la République par intérim.Ce dernier a ensuite prêté serment.

"Tous les Tunisiens sans exception et sans exclusive" seront associés au processus politique, a déclaré Foued Mebazaa dans une brève allocution après sa prestation de serment.

 Ce retournement de situation s'est appuyé sur l'article 57 de la Constitution et est intervenu à la demande de Mohammed Ghannouchi, Premier ministre sortant, nommé vendredi président par intérim après la fuite de M. Ben Ali et qui ne sera resté que vingt-quatre heures à ce poste.

Dans la nuit, Mohammed Ghannouchi avait annoncé que les opposants et exilés tunisiens étaient libres de rentrer au pays.

Ce nouveau rebondissement politique, samedi, s'est produit au moment où des manifestations et des marches avaient débuté dans des villes de province pour réclamer le départ de M. Ghannouchi.

Des milliers de personnes, sorties dans les rues, se sont ensuite dispersées à la demande l'armée sans incident grave, en apprenant la nouvelle de son remplacement par le président du Parlement.

Ces manifestations se sont déroulées en dépit de l'état d'urgence dans des villes comme Sidi Bouzid, Kasserine, Gafsa et Regueb dans le sud et centre ouest.

La nomination de M. Ghannouchi en vertu de l'article 56 de la Constitution laissait la porte ouverte à un retour au pouvoir de Zine El Abidine Ben Ali et avait été contestée aussi par des juristes et une partie de l'opposition.

L'article 57 fixe de manière précise la transition à la tête de l'Etat.Il prévoit des élections législatives dans un délai de 60 jours maximum alors que l'article 56 ne prévoyait pas d'élections et ne donnait pas le droit au président par intérim de briguer la présidence.

Dans le pays, tous les aéroports ont rouvert samedi matin, au lendemain de l'annonce de la fermeture de l'espace aérien.

Samedi matin, la police a bouclé le coeur de la capitale afin d'empêcher tout rassemblement, après les pillages.

Des barrières métalliques ont été dressées, barrant les rues débouchant sur l'avenue Bourguiba, la principale artère du centre de Tunis.

Des tanks et des véhicules blindés de transport de troupes ont été déployés dans la capitale.Des militaires et des forces de sécurité ont arrêté dans la matinée des dizaines de pilleurs présumés et les ont emmenés dans des camions, ont constaté des journalistes de l'AFP.

Des voitures volées étaient abandonnées dans les rues et des boutiques et résidence de luxe ont été incendiées, les propriétés de la famille de Ben Ali et de son épouse Leïla étant particulièrement ciblées.

Des portraits de l'ex-président ont été brûlés et des jeunes gens commentaient dans des cafés bondés les derniers événements, tandis que des files se formaient devant les rares épiceries ouvertes.

Plusieurs quartiers de la banlieue ont vécu une nuit d'angoisse en raison de destructions et de pillages menés par des bandes de personnes encagoulées, selon les témoignages d'habitants apeurés, relayés par les télévisions locales.

A la sortie nord de Tunis, des dizaines de personnes sortaient en début de matinée de l'hypermarché Géant emportant tout ce qui leur tombait sous la main, en l'absence de tout représentant des forces de l'ordre, a constaté l'AFP.

Certains habitants ont accusé des miliciens liés aux proches du président en fuite d'être impliqués dans ces pillages, d'autres ont évoqué des prisonniers de droit commun évadés de centres de détention, certains mettant en cause des policiers.

Un diplomate français a affirmé à l'AFP avoir vu des partisans du président en fuite prendre part à des exactions contre la population à Tunis.

Dans le centre-est du pays, au moins, 42 prisonniers ont péri dans l'incendie d'une prison de Monastir.Selon un médecin, l'incendie s'est déclaré lorsqu'un détenu a mis le feu à un matelas dans un dortoir hébergeant près de 90 détenus lors d'une tentative d'évasion qui a tourné à la panique en raison de coups de feu tirés près de la prison.

Après 23 ans de règne sans partage, Zine El Abdine Ben Ali, 74 ans, s'est enfui après un mois de contestation sans précédent de son régime - baptisée "révolution du jasmin" - qui a embrasé le pays et fait des dizaines de victimes tombées par les balles des forces de l'ordre.

C'est le premier dirigeant d'un pays arabe à quitter le pouvoir sous la pression de la rue.