Labè, ville guinéenne traumatisée par les violences politico-ethniques

28 novembre 2010 à 12h20 par La rédaction

LABE (AFP)

"Déchirure", "tissu social qui éclate", "confiance perdue".Les habitants de Labé (nord de la Guinée), toutes tendances confondues, font l'amer constat d'une ville traumatisée pour longtemps par les violences politico-ethniques liées à l'élection présidentielle.

Dans cette préfecture de 350.000 habitants du Fouta-Djallon, berceau de l'ethnie peule et fief du candidat à la présidentielle Cellou Dalein Diallo, l'annonce le 15 novembre de sa défaite a provoqué un déchaînement de violence.

Dès la proclamation des résultats provisoires, donnant vainqueur Alpha Condé (52,5% contre 47,5% à Diallo), "les jeunes sont sortis pour s'attaquer aux propriétés des dirigeants de l'Alliance Arc-en-ciel" qui soutient Condé, note Idrissa Sampiring Diallo, journaliste et président de la section locale de l'Organisation guinéenne de défense des droits de l'Homme (OGDH).

De sources concordantes, au moins huit maisons de ces dirigeants ont été incendiées, qu'ils soient Peuls (comme Diallo) où Malinkés (comme Condé).Très vite, les violences ont pris un caractère ethnique et les non-Peuls, ultra-minoritaires à Labé, ont été ciblés.

"Ceux qui ont été attaqués, ce sont d'abord les gens d'Arc-en-ciel.Puis il y a eu des violences ethniques, c'est net.Des gens ont été victimes de leurs noms (non peuls), Condé, Camara, Keita, Bakayoko", constate Amadou Oury Lemmy Diallo, responsable de l'Alliance Arc-en-ciel à Labé.

Pour Sampiring Diallo, cette réaction trouve son origine dans les violences anti-peules commises quelques semaines plus tôt en Haute-Guinée (Est), région en majorité peuplée de Malinkés.

Le 23 octobre, la rumeur s'y était répandue, en particulier dans les villes de Siguiri et Kouroussa, que "les Peuls avaient empoisonné" des boissons distribuées à des partisans de Condé à Conakry.

Dès lors, des Peuls ont été pourchassés, leurs biens détruits et nombre d'entre eux ont préféré fuir.Au moins un commerçant peul a été tué à Siguiri.

"Mais rien n'a été fait contre ceux qui les avaient attaqués", affirme Sampiring.

La Croix-Rouge chiffre à 1.574 le nombre de Peuls déplacés de Haute-Guinée à Labé.La populations s'est mobilisée pour leur venir en aide, pas l'Etat.

En revanche, quand des violences ont éclaté à Labé, le 15 novembre, quelque 2.000 soldats y sont arrivés, en renfort, selon une source officielle.

"Ils ont commencé à réprimer.Un jeune, Mohamed Sacko, a été tué, des dizaines de personnes ont été blessées.Ils sont allés dans les maisons, ont arrêté des innocents, des femmes ont été violées, au moins quatre", selon Sampring Diallo.

L'une d'elle, le regard perdu sur son lit de l'hôpital de Labé, raconte d'une voix monocorde son calvaire.

"Le vendredi (19 novembre) à 11H00, des militaires casqués m'ont mise dans un pick-up vert.Il y avait deux autres femmes.Ils nous ont emmenées dans un bâtiment.J'ai été violée par deux militaires, d'autres violaient les deux autres femmes.Ils violaient le jour, partaient la nuit".

Cela a duré deux jours, jusqu'à ce qu'elle réussisse à s'enfuir.

Les violences post-électorales, "brutalement" réprimées selon des ONG, ont fait au moins sept morts dans les fiefs de Diallo, où les forces de l'ordre ont été accusées d'attaques systématiques contre les Peuls.

L'OGDH affirme que, malgré l'état d'urgence instauré le 17 novembre en Guinée, la répression se poursuit la nuit.

Le préfet de Labé, Safioulahi Bah, dénonce des évènements "tristes et douloureux", mais ne peut pas faire grand chose, ses pouvoirs de police ayant été transférés aux militaires.

Selon les leaders politiques locaux, rétablir la confiance prendra du temps.Il faut que "tout le monde rallie" le président élu, car "on est tous parents ici", disent-ils, "personne ne peut chasser l'autre".