Le syndrome de l�??opposant historique : Wade, Ggagbo, Olympio et les autres�?�

Par La rédaction

Par Francis LaloupoL'Afrique postindépendance a produit un homo politicus d'un genre particulier : l'opposant historique. C'est une variété spécifiquement africaine, et que le monde entier pourrait envier au continent. Il est d'ailleurs étonnant que, dans les études de sciences politiques, l'on n'ait pas encore songé à inclure un chapitre sur ce spécimen qui, pourtant, depuis cinquante ans, a joué sa partition, aussi constante que nécessaire, dans la conflictualité politique en Afrique. C'est là une lacune d'autant plus fâcheuse qu'il s'agit d'une espèce en voie de disparition.Vieillis par le temps et le combat, rattrapés �?? et contrariés �?? par les mutations politiques, dépassés par les nouveaux outils d'expression politique et la maturité des populations, l'homo politicus historicus, en accédant au pouvoir, ou simplement largué par l'implacable évolution de l'histoire, connaît depuis une dizaine d'années son crépuscule. Et, au moment où s'éteignent ces temps historiques, l'on ne saurait évoquer la légende de ces hommes sans une certaine émotion�?�Nous les avons accompagnés, soutenus, souvent aimés, parfois sanctifiés, tous ces hommes qui ont incarné, durant des décennies, nos rêves, nos combats et toutes nos projections idéalistes pour un ordre plus juste en Afrique. Pour un continent débarrassé des autocraties, reléguant les satrapes dans les limbes du souvenir frelaté, et renouant avec l'exercice des libertés fondamentales et démocratiques. L'ordinaire : transformer en actes, l'oraison des Africains pour le progrès et le mieux-être partagés et la construction de nouveaux repères éthiques�?� L'ordinaire, en somme.Ces hommes hissés par l'opportunité historique ou leur itinéraire personnel au rang de leaders de ces revendications sont devenus, à nos yeux, les vecteurs de nos aspirations, les officiants délégués du Grand soir de la « réalisation » et des Petits matins qui chantent�?� A leurs côtés, en les accompagnant, les magnifiant, nous avons tant marché�?� Sans le paraître, ils sont devenus l'incarnation de nos providences, nos héros tant désirés�?� Tant inventés aussi. Leur auréole croissait à mesure que se prolongeait le chemin vers le Grand soir et les Petits matins�?� Plus les autocrates défendaient leur territoire, autant l'aventure de nos héros était pénétrée du souffle de l'épopée�?� Ils accédaient au statut d'historiques, à mesure que leur combat se prolongeait, que ces hommes étaient exposés aux diverses formes de violence, subissant aussi les outrages du temps. Il n'existe pas de jeunes « historiques ». Seul le temps décerne et consacre ce brevet�?� Seuls aussi peuvent se réclamer de ce statut, ceux qui portent dans leur chair et sur leur visage l'insoupçonnable variété des violences subies dans leurs tentatives de prendre d'assaut, à maintes reprises, la forteresse de la dictature.Cinquante ans d'indépendance ont produit des historiques : Abdoulaye Wade au Sénégal, Gilchrist Olympio au Togo, Laurent Gbagbo en Côte d'Ivoire, Laurent-Désiré Kabila au Zaïre, Paul Mba Abessole au Gabon, ou encore en Guinée, Alpha Condé qui, à force de transformer son statut politico-médiatique d'opposant historique en une véritable profession, aurait pu l'inscrire sur sa carte de visite�?� Autre signe particulier de l'opposant historique : dans le combat politique mené par diverses forces de contestations, l'historique est convaincu qu'au bout du parcours, le pouvoir lui reviendra, comme de droit. Comme une récompense de son mérite. Le mérite d'avoir autant « duré » dans l'opposition. A la manière d'une promotion administrative, ou plus trivialement, d'un butin�?�Après donc la longue marche, voici venu le temps des bilans, des récompenses et�?� des désillusions�?� Et la question surgit, méchamment assommante : ces opposants historiques seraient-ils des hommes comme les autres ? Pis, seraient-ils des acteurs frustrés d'une autre forme de médiocratie qui, avec eux, devient par endroits bien plus caricaturale que celle érigée par leurs prédécesseurs ? Question encore plus sévère : et si l'historique était l'incarnation d'une vaste imposture qui a duré ? En guise de réponse à ces amères interrogations, un soupir de fin du jour : nous nous sommes pourtant tant aimés !�?�Le bilan ? Que sont-ils devenus, ceux qui devaient incarner un ordre nouveau, plus juste et plus désirable ? Ceux-là qui auraient dû raviver l'enthousiasme et l'espoir chez la nouvelle génération ? Ils sont devenus la caricature de ce qu'ils avaient combattu. Mais plus inquiétants, ils ont raison contre le monde entier, se parent d'une prétendue « légitimité historique » et s'enferment dans la certitude de ceux qui, durant leur traversée du désert, sont convaincus d'avoir touché le ciel. Ils se trompent sans jamais céder au doute, persuadés que le « peuple » est de leur côté. Forcément�?�Appartenant le plus souvent à une génération peu imprégnée de la culture démocratique et de l'exercice de la contradiction, ils se révèlent au pouvoir pires que ceux qu'ils ont combattus : leurs régimes sont des ersatz de démocraties aussi roublardes qu'inconfortables. Pétris de projets de revanche, mentalement colonisés par leurs adversaires de naguère, frustrés de maintes occasions de jouissance des attributs du pouvoir, ayant rêvé mille et une nuits de devenir califes à la place du calife, nos historiques ne souffrent ni la contestation ni le débat. Et surtout, une fois hissés au faîte du pouvoir temporel, se transmuent en conducators bavards et matois, rompus à toutes les stratégies, man�?uvres politiciennes et manipulations mentales pour ne plus jamais céder leur fauteuil présidentiel aux aspirants n'appartenant pas à leurs clans ou à leurs cercles familiaux.Bien souvent, leurs actes confinent au délire et à l'extravagance. Mais ils n'en ont cure. Ils ont tant attendu d'y être ! Ils sont devenus les maîtres du monde. Et ils savent que le temps joue pour eux�?� Le temps que ceux qui les avaient jadis accompagnés et soutenus digèrent leur déception, sans oser vraiment les dénoncer. Les déçus ne sont-ils pas désormais des complices malgré eux de l'avènement au pouvoir de ces hystériques historiques qu'ils avaient portés au pinacle ? Et puis, il y a ceux que le régime qu'ils ont combattus a blessés, épuisés, déprimés, et�?� révélés tels qu'ils sont et n'ont, au fond, jamais cessé d'être. Ceux-là, sous l'empire du Syndrome de Stockholm, se résolvent à se rallier à l'adversaire de toujours, intègrent le gouvernement, se mettent à vanter les mérites de ceux qu'ils désignaient il y a peu encore comme le mal absolu, passant par pertes et profits les militants qui les ont accompagnés dans leur « lutte », souvent au péril de leur vie�?� Face à ces revirements « historiques », le bon peuple n'en peut mais�?�« Ne m'appelez jamais historique »�?� Ainsi s'exclameront, un jour, les futurs acteurs politiques, en se rappelant l'aventure de ces « militants » au profil singulier. Et nous qui les avons connus, accompagnés, et souvent aimés ? En sommes-nous réduits au seul soupir ? S'il nous a fallu inventer à tout prix des héros incarnant, véhiculant nos rêves, désirs et espoirs, pourquoi devrions-nous nous interdire de dénoncer aujourd'hui, avec une totale fermeté, le mensonge, la captation à des fins privatives du résultat des luttes des combattants anonymes de la liberté ? Il faut dénoncer, encore et encore, l'insupportable détournement de ce qui fut construit, mentalement d'abord, puis à l'épreuve du réel, par une génération qui n'a jamais pactisé avec les renoncements. Nul regret à ruminer. Mais ne nous parlez plus jamais d'opposants historiques. Tout est à faire, et à refaire, ici et maintenant. [Retrouvez tous les Posts de Francis Laloupo->http://francislaloupo.wordpress.com]