Mouvement de foule meurtrier en Ethiopie: la région oromo en deuil

Par La rédaction

Bishoftu (Ethiopie) (AFP)

La ville éthiopienne de Bishoftu était en deuil et sous le choc lundi au lendemain de la mort d'au moins une cinquantaine de personnes piégées dans un mouvement de foule après des affrontements avec la police pendant le traditionnel festival oromo Irreecha.

La calme régnait dans cette localité située à 50 km au sud-est de la capitale Addis Abeba, au coeur de la région oromo (centre et ouest), qui connait un mouvement de contestation anti-gouvernementale depuis novembre 2015.

Mais derrière la tranquillité sourdait la colère à l'égard du gouvernement, accusé d'être à l'origine de ce drame, qui a poussé les autorités éthiopiennes à décréter lundi un deuil de trois jours.

"Le gouvernement est responsable.Les gens sont en colère.Ca va dégénérer", a prédit Baadhada Lami, client d'un café où est vendu le Tedj, l'hydromel local, à des journalistes de l'AFP arrivés lundi dans la ville.

Le bilan officiel du drame, qualifié de "tragique" par le Premier ministre Hailemariam Desalegn, est de 52 morts selon le gouvernement régional oromo.Mais il est vivement contesté par l'opposition qui parle d'au moins 100 morts.

Une source médicale a indiqué aux journalistes de l'AFP que le principal hôpital de la ville avait reçu 58 corps."D'après ce que mes collègues ont enregistré, 58 personnes (mortes) ont été amenées à cet hôpital", a déclaré le docteur Fedese Mengesha.

Ce médecin a cependant précisé ne pas pouvoir garantir que les toutes les personnes décédées étaient passées par son hôpital."Je ne sais pas si d'autres corps ont été emmenés ailleurs, ou enlevés par leur famille".

L'opposition accuse les forces de sécurité éthiopiennes d'avoir tiré à balle réelle sur la foule.Mais les journalistes de l'AFP n'ont trouvé aucun témoin, ni élément permettant de confirmer cette version. 

Ils n'ont vu aucune douille de balle sur les lieux, où traînaient surtout des chaussures et quelques vêtements abandonnés dans la précipitation.

"Je n'ai vu aucune trace de blessure par balle sur les corps", a confirmé le docteur Menghesa, selon qui toutes les victimes sont mortes par étouffement."Les cadavres avaient de la terre sur les visages.Certains saignaient de la bouche ou du nez", a-t-il décrit.

Plusieurs dizaines de milliers de personnes s'étaient rassemblées dimanche sur les bords du lac Harsadi, sacré pour les Oromo, pour assister à la cérémonie de l'Irreecha qui marque la fin de la saison des pluies.

- "Des gens encore enterrés dans ce fossé" -

Les participants ont d'abord manifesté pacifiquement leur hostilité au gouvernement en brandissant leurs bras croisés au dessus de la tête, un geste devenu le symbole de la contestation des Oromo, principale ethnie du pays, face aux autorités éthiopiennes.

Mais la cérémonie a dégénéré lorsque des dirigeants oromo affiliés au gouvernement ont été pris à partie par la foule.Une vidéo circulant sur les réseaux sociaux montre un manifestant montant sur une tribune, prenant le micro et scandant: "Down, down, woyane (à bas, à bas, le TPLF)".

Le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) a renversé la dictature communiste de Mengistu Hailé Mariam en 1991 et est aujourd'hui accusé de monopoliser les postes-clés au sein du pouvoir.

La police a répliqué à coups de bâton et en utilisant des gaz lacrymogènes, ce qui a déclenché un mouvement de panique parmi les manifestants.

Plusieurs personnes sont tombées les unes sur les autres dans un fossé profond d'environ 5 mètres et long d'environ 20 mètres à proximité, et sont mortes étouffées.

Lundi, une dizaine de personnes creusaient encore avec des pelles dans ce fossé, dans l'espoir de déterrer d'autres corps.Ils ont assuré en avoir retrouvé trois dans la matinée.

"Nous creusons parce que des gens sont encore enterrés dans ce fossé.Cinquante-deux morts, c'est un mensonge.J'estime qu'il y a 500 personnes dans ce fossé, morts ou blessés, et nous continuons à les chercher", a expliqué l'un d'entre eux, Dagafa Dame.

Des activistes oromo ont appelé sur les réseaux sociaux à "cinq jours de colère".Ce drame est le dernier épisode d'une série de manifestations remettant en cause le fonctionnement du fédéralisme ethnique, un modèle censé accorder une représentation et la possibilité de s'auto-administrer à la multitude d'ethnies qui composent l'Ethiopie.

La répression violente des manifestations, qui ont commencé en région oromo en novembre 2015 et se sont étendues depuis l'été à la région amhara (nord), a déjà fait plusieurs centaines de morts, selon des organisations de défense des droits de l'Homme.