Nigeria: au moins dix chiites tués par la police à Kano

14 novembre 2016 à 15h58 par La rédaction

Kano (Nigeria) (AFP)

Au moins dix chiites ont été tués lundi dans des affrontements avec la police à Kano, dans le nord du Nigeria, lors d'une cérémonie religieuse, marquant une nouvelle escalade des violences contre ce courant de l'islam, largement minoritaire dans le pays.

"Dix corps ont été emmenés dans un camion de police", a déclaré à l'AFP Kabiru Mudassir, témoin de la scène. 

"La police est arrivée et a commencé à tirer des gaz lacrymogènes sur la procession des chiites pour les disperser", a raconté Ilyasu Ammani, vendeur de fruits et légumes présent sur les lieux, qui lui affirme avoir vu "15 cadavres sur le sol, avant que la police ne les évacue."

La police a ouvert le feu sur la foule, alors que des membres du Mouvement Islamique du Nigeria (IMN), groupe chiite radical, marchaient pour le traditionnel "Arba'een Trek", pèlerinage chiite, qui se déroule 40 jours après la fête de l'Achoura. 

De son côté, le porte-parole de la police de Kano, Rabiu Yusuf, a affirmé que les affrontements ont fait 9 morts, dont un officier police. 

"Des milliers de chiites obstruaient la voie publique, empêchant les innocents automobilistes (de circuler), et perturbant la paix publique", a-t-il justifié. 

"Armés d'arcs et de flèches, ainsi que d'armes dangereuses, ils ont tué un policier et en ont blessé trois autres", a ajouté le porte-parole."Dix chiites ont été arrêtés, et un grand nombre d'entres eux, blessés."

Au cours d'une marche interdite par les autorités, les pèlerins devaient se rendre à Zaria, leur fief dans l'Etat de Kaduna (nord), où le mouvement a été totalement banni. 

L'IMN, mouvement radical chiite, qui prône l'instauration d'un régime à l'iranienne dans l'Etat de Kaduna, ne reconnaît pas l'autorité d'Abuja. 

Le nord du Nigeria, où la Charia (loi islamique) est en vigueur, est à immense majorité sunnite et les tensions entre les deux communautés ont déjà fait au moins 10 morts lors de la grande fête de l'Achoura, début octobre, dans différentes villes du nord ouest. 

L'hostilité envers les chiites escalade notamment à Kaduna, convertie au salafisme, où les imams radicaux n'hésitent plus à faire des prêches haineux contre cette minorité.

Amnesty International a accusé l'armée d'avoir massacré environ 350 musulmans chiites entre le 12 et le 14 décembre 2015 à Zaria, et d'avoir enterré les cadavres dans une fosse commune, mais personne dans l'armée n'a à ce jour été jugé ou condamné pour ce massacre.   

Le chef de l'IMN, Ibrahim Zakzaky, incarcéré plusieurs fois par le passé, est toujours détenu, sans procès, de même que de nombreux membres de son mouvement.

- réponse brutale et intentionnée -

Les experts mettent en garde le gouvernement de Muhammadu Buhari contre sa politique de répression brutale contre ce mouvement sectaire, alors que les forces de sécurité sont déjà déployées en masse dans le nord-est pour lutter contre le groupe islamiste armé Boko Haram et dans le sud-est pour lutter contre les militants du Delta. 

"On voit une répétition de la réponse brutale et intentionnée contre ce groupe", explique Chris Ngwodo, politologue basé à Jos (centre du Nigeria). 

"Il semblerait que l'Etat nigérian n'ait que des marteaux dans sa boîte à outils", confie M. Ngwodo à l'AFP, craignant de voir l'histoire de Boko Haram se répéter sans cesse. 

"Par le passé, on a pu voir que cette stratégie a été un échec."

En effet, les militants de Boko Haram, qui n'était qu'une secte islamiste rigoriste avant d'être un mouvement jihadiste, s'étaient soulevés en masse après l'assassinat de leur leader, Mohamed Yusuf en 2009. 

Depuis, Boko Haram a pris les armes et mène la terreur dans le nord-est du Nigeria, ayant fait plus de 20.000 morts et 2.6 millions de déplacés.

Le nord musulman du Nigeria glisse aussi vers une autre guerre, par procuration celle-là entre l'Iran (chiite) et l'Arabie saoudite (sunnite salafiste), les deux grandes puissances musulmanes.