Tunis, capitale de la douleur, où convergent les victimes de Ben Ali

5 février 2011 à 17h03 par La rédaction

TUNIS (AFP)

La façade est défraîchie, les plantons somnolent.Mais, passée la porte de cet immeuble ordinaire de Tunis, 23 ans de souffrances, tortures, spoliations sautent au visage.Bienvenue au siège des commissions d'enquêtes sur une dictature aussi féroce que vorace.

Agglutinés devant les grilles, des dizaines de Tunisiens sont impatients de pouvoir enfin "dénoncer", "être indemnisés" ou simplement "raconter" l'enfer quotidien sous le régime de Zine El Abidine Ben Ali, déchu le 14 janvier.

Mehdi Benahssen est là depuis 04H00 du matin.A 54 ans, cet agriculteur de la région de Mahdia (300 km au sud-ouest de Tunis) pense avoir enfin une chance de récupérer ses terres.

"Je me bats depuis 20 ans.Mes terres ont été volées par le directeur général adjoint du RCD (l'ex-parti au pouvoir), Mahmoud Saïd.Il y a eu trois procès entre 1990 et 94. Le tribunal n'a même pas examiné mes titres de propriété, puis ils ont prétendu avoir perdu mon dossier", raconte-t-il à l'AFP, serrant contre lui une enveloppe kraft contenant les précieux documents.

Nabil Ben Brahim, étudiant de 24 ans, est lui venu récupérer la maison que son père, malade, avait fait bâtir en 2006 à Mornag, en grande banlieue de Tunis, avec les économies "de toute une vie": "La maison était en construction.Un jour, un proche de Ben Ali est passé devant et l'a trouvée jolie.Et il l'a prise".

Leurs dossiers rejoindront les 800 plaintes enregistrées en à peine cinq jours d'existence par la commission sur les malversations et la corruption, au 2e étage.

A l'étage au dessus, un agent de la commission d'enquête sur les violences commises pendant la révolution, recueille le témoignage de Wissem Sessi, un ouvrier en bâtiment tabassé pendant une manifestation.

Avec une double fracture à la jambe, l'ouvrier explique qu'il ne peut plus travailler et n'a "pas de quoi nourrir" sa femme et ses trois enfants.

Sur un étroit bureau, les dossiers s'accumulent.Il y a les piles des vivants et celle des morts.L'agent ouvre un dossier au hasard et tombe sur la photo d'un jeune homme.

"Tué par un sniper dans le nord de Tunis", lit le fonctionnaire.Le trou d'entrée de la balle est bien net, juste au dessus du coeur.

Dans un couloir, Oualid Guidara, 31 ans, attend son tour pour "obtenir réparation pour les tortures" subies le 12 janvier: "J'ai été arrêté par un flic qui voulait faire pression sur ma famille pour obtenir de l'argent.Ils m'ont fait subir des chocs électriques et m'ont frappé avec le coran".

"Il y a de l'impatience et une incroyable soif de justice", résume Taoufik Bouderbala, le président de la commission sur les violences.

"Nous allons enquêter, entendre les victimes, les témoins mais aussi des suspects", explique cet avocat de 68 ans, ancien président de la Ligue tunisienne des droits de l'Homme.

Le rapport de sa commission, comme ceux des deux autres, sera publié, expurgé des noms "pour protéger les témoins et respecter les droits de la défense", et transmis au gouvernement pour permettre la saisine de la justice et les indemnisations.

Au 4e étage, les juristes de la commission de réforme politique, qui doivent plancher sur la loi électorale, sont fatigués.La salle de réunion sent la sueur et le café froid.Le président Yadh Ben Achour ouvre une fenêtre et sonne la pause.

Mais même dans les couloirs, ils discutent encore de comment "fabriquer" la future Tunisie.L'un estime qu'il faudrait "en passer par une assemblée constituante pour asseoir sur des bases vraiment légitimes" les nouvelles institutions.

Pour un autre, il faut aller vite "parce que les gens sont en colère".En revanche un troisième voudrait repousser le délai de six mois fixé pour les élections parce que "le RCD est le seul parti qui dispose de structures à l'échelle nationale.Il va changer de nom et rafler la mise".