Tunisie: cohue et vifs débats au début du procès de l'affaire Persepolis

17 novembre 2011 à 15h13 par La rédaction

TUNIS (AFP) - (AFP)

Le procès du patron de la télévision tunisienne Nessma, poursuivi pour atteinte aux "valeurs du sacré" après la diffusion en octobre du film Persepolis, qui avait provoqué des violences à Tunis notamment d'islamistes radicaux, s'est ouvert jeudi dans une indescriptible cohue avant d'être reporté à janvier.

Une foule nombreuse s'était rassemblée à l'ouverture du procès de cette affaire hautement sensible: journalistes, salariés de Nessma venus soutenir leur patron, mais aussi badauds et représentants de l'association à l'origine de la plainte, soutenue par plus de cent avocats.

Des altercations entre les représentants de la défense et de la partie civile ont émaillé l'audience, tandis qu'à l'extérieur de la petite salle bondée du tribunal, de vifs débats s'engageaient sur la liberté d'expression.

"Je ressens une immense tristesse parce que les gens qui ont voulu détruire la chaîne sont libres et que moi je suis ici parce que j'ai diffusé un film", a déclaré à son arrivée au tribunal le directeur général de Nessma, Nabil Karoui, entouré de gardes du corps.

Il est poursuivi, avec deux employés de la chaîne, pour "atteinte aux valeurs du sacré, atteinte aux bonnes moeurs et trouble à l'ordre public", et encourt trois ans de prison.

La diffusion le 7 octobre par Nessma TV du film franco-iranien Persepolis, doublé en dialecte tunisien, avait déchaîné les passions et suscité une vague de violences, quinze jours avant les élections en Tunisie.

En cause: une scène du film (qui raconte le régime iranien de Khomeiny à travers les yeux d'une petite fille) où Dieu est représenté, ce que proscrit l'islam.

Des groupes d'extrémistes avaient tenté d'attaquer le 9 octobre le siège de la chaîne à Tunis.Nabil Karoui s'était alors "excusé" pour la diffusion de la scène controversée, mais les manifestations, à l'instigation de groupes salafistes, s'étaient poursuivies, et le 14 octobre, une centaine d'assaillants avaient jeté des cocktails molotov sur la maison du patron de la chaîne, alors absent.

Selon Omar Labiadh, l'un des conseils de M. Karoui, les manifestants arrêtés après la tentative d'attaque de la chaîne ont été relâchés avec 9 dinars d'amende (4,5 euros).Neuf personnes ont en revanche été écrouées après l'attaque du domicile de M. Karoui, a-t-il indiqué.

"Aujourd'hui nous assistons à un procès d'opinion qui nous rappelle la période de l'inquisition", a déclaré un des journalistes vedettes de Nessma, Sofiene Ben Hamida.

Il a souligné que Persepolis, lors de sa diffusion, avait fait "3% d'audience, soit moins de 200.000 spectateurs" et a dénoncé "une instrumentalisation honteuse du sentiment religieux du peuple tunisien à des fins politiques".

Mais pour Me Saifeddine Makhlouf, l'un des avocats de la partie civile, "la liberté d'expression a des limites.Nous avons des valeurs, nous sommes un peuple musulman, et un film qui présente Dieu en caricature dans un dessin animé, cela nous touche".

La partie civile affirme avoir rassemblé plus de 100.000 signatures de citoyens désirant s'associer à la plainte contre Nessma.

Nessma TV, une chaîne satellitaire lancée en mars 2007, compte dans son capital les groupes Quinta Communications du producteur de cinéma tunisien Tarak Ben Ammar et Mediaset de Silvio Berlusconi, et était à l'origine essentiellement consacrée au divertissement.Elle s'est ouverte aux débats politiques après la révolution, et a été accusée de faire de la "provocation".

Au-delà des violences, l'affaire Persepolis avait relancé le sensible débat sur l'identité arabo-musulmane des Tunisiens, dans un contexte pré-électoral tendu avec la victoire annoncée des islamistes du parti Ennahda.

Le film de Marjane Satrapi, prix du jury au festival de Cannes en 2007, avait pourtant été auparavant diffusé en salles à Tunis et dans le cadre du festival de cinéma de Carthage sans soulever de protestations.

"Je pense que c'est le fait qu'il ait été doublé en dialecte tunisien qui a heurté les gens.Et cela a ensuite été instrumentalisé", selon un employé de Nessma.

La prochaine audience a été fixée au 23 janvier.