Tunisie: le patron d'une télé privée a été incarcéré

30 août 2012 à 15h44 par La rédaction


TUNIS (AFP) - (AFP)

Le patron de la chaîne Ettounsiya TV, producteur d'une émission politique satirique suspendue, a été incarcéré jeudi, dénonçant une atteinte à la liberté d'expression en Tunisie, alors que le gouvernement dirigé par les islamistes est accusé de faire pression sur les médias.

"Sami (Fehri) vient de se rendre au procureur général", a indiqué à l'AFP Me Sonia Dahmani, précisant ensuite que son client a été incarcéré dans la prison de Mornaguia (30 km à l'ouest de Tunis).

"Je constate que mon client a été jeté en prison sans que la défense n'ait eu connaissance du dossier ni de la requête de la chambre d'accusation", a dit de son côté Me Abdelaziz Essid qui a indiqué avoir déposé un pourvoi en cassation.

"Si notre pourvoi est accepté mon client pourrait être libéré", a-t-il affirmé, précisant que l'affaire qui concerne une dizaine de co-accusés est traitée actuellement au seul plan de la procédure.

La justice tunisienne a ordonné le 24 août le placement en détention provisoire de M. Fehri dans un affaire de corruption remontant à l'époque du président déchu Zine El-Abidine Ben Ali.

L'intéressé, qui risque dix ans de prison, affirme que cette décision a été prise en représailles à la diffusion d'une émission satirique politique de Guignols qui a été retirée des ondes "sous pression", selon lui, du gouvernement dirigé par le parti islamiste Ennahda.

Les autorités affirment vouloir "assainir" le secteur des complices de l'ancien régime, à l'instar de M. Fehri, un associé de Belhassen Trabelsi, beau-frère de Ben Ali et homme d'affaires en fuite au Canada.

Des organisations de défense des droits de l'Homme et le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) ont pour leur part souligné que l'incarcération a été ordonnée en violation de la loi, le prévenu n'ayant pas été informé de l'audience.

Elles ont aussi émis des doutes sur les véritables intentions des autorités, les déboires judicaires de M. Fehri coïncidant avec l'arrêt de l'émission "La logique politique" qui tournait en dérision les dirigeants du pays et d'Ennahda.

Dans une déclaration vidéo diffusée dans la nuit de mercredi à jeudi par sa chaîne, M. Fehri a dénoncé des poursuites illégales et une attaque contre la liberté d'expression.

"La liberté d'expression dans laquelle nous vivons depuis le 14 janvier (2011, date de la fuite de Ben Ali) est menacée.Nous sommes soumis à de grosses pressions, c'est très grave", a déclaré Sami Fehri, qui sous Ben Ali s'était fait un nom en produisant des émissions de divertissement à grand succès.

Les islamistes sont accusés de toutes parts de chercher à contrôler les médias, particulièrement en nommant leurs partisans à la tête des télévisions, journaux et radios publics.

Dernier scandale en date, les rédactions de deux quotidiens --Essabah (en arabe) et Le Temps (en français)-- ont accusé jeudi leur nouveau directeur, Lotfi Touati, d'avoir "censuré" un texte des journalistes dénonçant sa nomination.

Selon la journaliste de "Le Temps" et déléguée syndicale Sana Farhat, M. Touati a bloqué l'impression des journaux dans la nuit de mercredi à jeudi, fait venir la police au siège des deux titres et a remplacé par de la publicité la motion de la rédaction prévue pour publication.

"Ca a été censuré", a dit Mme Farhat, "les nouveaux responsables veulent contrôler la ligne éditoriale des journaux", a-t-elle affirmé, accusant le directeur général "de prendre ses ordres" auprès du gouvernement.

Les deux titres étaient, jusqu'à la révolution, sous la coupe de Sakher el-Materi, gendre de Ben Ali, alors qu'Ettounsiya TV était placée sous administration judiciaire depuis la chute du régime.

Le numéro deux d'Ennahda, Abdelfattah Mourou, a rejeté ces accusations lors d'une conférence de presse jeudi.

"Si Ennahda ne défendait pas la liberté d'opinion, (le parti) n'aurait plus de raison d'exister", a-t-il déclaré.

Le SNJT et Reporters Sans Frontières (RSF) ont dénoncé mercredi "une mainmise" des autorités sur les médias publics.