Sahel : « Des populations ont conclu des accords avec les djihadistes » -Seidik Abba

Par Lilianne Nyatcha / Africa Radio Paris

Seidik Abba

La présence de l’armée française dans le Sahel est de plus en plus contestée par une partie de la population. Au Niger, une manifestation initiée par la société civile contre la présence des forces étrangères a été interdite fin novembre à la suite d'un périple judiciaire Seidik Abba, spécialiste de l’Afrique analyse les raisons de la crispation des relations entre les forces françaises et certains nigériens.

Que s'est-il réellement passé ?

Le vendredi 26 novembre, l’armée française a ouvert le feu sur des personnes qui tentaient de bloquer un convoi en transit pour le Mali passant le territoire du Niger. L'organisation de la société civile "Tournons la page" a demandé à la mairie de Niamey l'autorisation de tenir une manifestation. La mairie avait donné un avis défavorable mais "Tournons la page" a eu recours à la justice et le tribunal de Niamey a ordonné que la manifestation se tienne avec l'encadrement des forces de l'ordre, le vendredi 3 décembre.

Dans la nuit, après la décision du tribunal, le pouvoir a interjeté appel estimant que la manifestation devrait être interdite et la cour d'appel de Niamey s’est prononcée vers 22h pour infirmer la décision d'autorisation.  En dépit de cela, il y a eu quelques personnes qui se sont rassembléele samedi et il y a eu des échauffourées dans la ville de Niamey.

Quelle est aujourd’hui l'ampleur du sentiment anti-français au Niger ? Et que  reprochent les nigériens à la force barkhane ?

Pour moi, c’est paradoxal que l'on puisse manifester contre la France à Paris ou à Marseille et qu'on ne puisse pas manifester contre la France à Niamey ou à Bamako. La liberté d'expression doit être la même. Je pense qu’il y a une mauvaise gestion de la situation au Sahel, particulièrement au Niger de la part des dirigeants français. Ceux qui manifestaient ne sont pas des personnes instrumentalisées par la justice ou par une main invisible. Ils ne connaissent ni Moscou ni d’autres partenaires.

Ils estiment simplement que la présence militaire étrangère de façon générale, et particulièrement la force française n'a apporté aucune valeur ajoutée à la lutte contre le terrorisme. Au contraire, elles estiment que la situation va se dégrader, et elles tirent la conséquence que ces présences étrangères ne sont pas utiles. C’est ce qui les amène à réagir. Et je pense qu’il faut actuellement arrêter d’accuser Moscou et lire correctement les évènements.

Vous estimez que du côté français on est plutôt dans le déni d'une réalité ?

Mais bien sûr ! On est dans le déni et on se trompe de lecture en disant qu’on a tué un tel ou tel et que la lutte contre le terrorisme est un succès. On se trompe, parce que la réalité est toute autre. Car on n’a encore rien arrêté pour la sécurité des populations. Et ce que ces populations veulent, ce n'est pas qu'on tue les chefs djihadistes, mais plutôt qu’il n’y ait plus de massacre. Par exemple, on m’a appris que dans certains villages du Mali et du Burkina, les populations ont conclu des accords locaux avec les jihadistes en échange de la facilité d'aller au marché sans se faire tuer.

Quelles sont d’après vous, les réponses appropriées qu'il faut apporter à ce sentiment anti-français qui se développe au Sahel ?

Je crois que l’opposition à la liberté d’expression ou le viol des Droits de l’Homme va encore aggraver la situation. Ce qu’il faut faire c’est envisager des solutions avec les populations elles-mêmes. S’asseoir avec leurs leaders communautaires pour discuter franchement.

Décryptage S.Abba