Kenya: échauffourées à l'Assemblée pour le vote d'une loi sur la sécurité

18 décembre 2014 à 14h19 par La rédaction

Nairobi (AFP)

Le vote d'une loi controversée visant à renforcer la sécurité et la lutte antiterroriste au Kenya, se déroulait jeudi dans une ambiance chaotique, avec bagarres entre députés et multiples interruptions de séance à l'assemblée.

Le gouvernement kényan affirme que ce texte est indispensable à la sécurité du pays, confronté aux attaques des insurgés somaliens shebab, tandis qu'opposition et défenseurs des droits de l'Homme dénoncent une atteinte aux libertés fondamentales.

Le vote avait été suspendu dans la matinée après des échauffourées, puis à nouveau après un début de pugilat entre députés.Dans l'après-midi, le président de l'Assemblée, Justin Muturi, visiblement dépassé, avait réussi à reprendre temporairement le contrôle des débats en modifiant l'ordre du jour.

Le scrutin, par acclamation, a finalement repris vers 16H30 (13H30 GMT) dans un chaos indescriptible, le président dirigeant le vote depuis une tribune encerclée par l'opposition et bombardée de livres et projectiles divers, que des huissiers tentaient tant bien que mal de parer.

Le rapporteur de la loi, Asman Kamama, lisait un à un les articles soumis au vote, d'une voix couverte par les cris des députés de l'opposition.Seule la majorité répondait "aye" (oui), sous les huées de l'opposition, adoptant les articles un à un à un rythme effréné.

Cette session extraordinaire doit être close avant 18H00 (15H00 GMT).Les députés avaient adopté une trentaine d'articles sur la centaine que contient le projet avant que la retransmission télévisée soit interrompue peu après 17H00.Sur Twitter, certains internautes s'interrogeaient sur la validité du vote dans de telles conditions.

 

- 360 jours de garde à vue-

 

Le projet porte entre autres de 90 à 360 jours la durée de garde à vue des suspects "d'actes terroristes", allonge les peines de prison et facilite les écoutes téléphoniques.

Les journalistes qui "gênent l'enquête ou des opérations liées à la lutte contre le terrorisme" sont passibles de trois ans de prison, de même que ceux qui publient des images de "victimes d'attaques terroristes" sans l'accord de la police.

"Nous ne pouvons permettre à cette Chambre de bafouer la Constitution", avait lancé jeudi matin John Mbadi, député de l'opposition, avant que ses collègues ne perturbent le vote en entonnant à pleins poumons "Bado mapambano" ("la lutte continue" en swahili), un chant du combat pour la démocratisation des années 1990.

Un député d'opposition avait ensuite arraché le texte des mains du rapporteur qui en donnait lecture et l'avait déchiré, provoquant une échauffourée et la suspension de la séance.

A la reprise dans l'après-midi, dans une ambiance électrique, des députés d'opposition avaient aspergé d'eau la vice-présidente de l'Assemblée Joyce Labose, qui dirigeait le vote avant de tenter de lui arracher ses documents.

Cette loi "est une attaque grave contre les libertés dont jouissent les Kényans aujourd'hui", avait déclaré mercredi Moses Wetang'ula, un des dirigeants de l'opposition.

Le président Uhuru Kenyatta a affirmé que cette loi devait permettre au pays de faire face aux menaces auxquelles il est confronté, notamment celle des shebab qui ont multiplié les attaques au Kenya depuis l'assaut contre le centre commercial Westgate de Nairobi - au moins 67 morts - en septembre 2013.

"Il n'y a rien à craindre de cette loi, à moins que vous ne soyiez impliqués dans des activités criminelles", a assuré mercredi le chef de l'Etat, dont le gouvernement est sous le feu des critiques pour son incapacité à juguler la menace shebab.

Le Kenya est le théâtre d'attaques attribuées aux islamistes depuis qu'il a envoyé son armée combattre les shebab dans le sud somalien en octobre 2011.

Début décembre, le ministre de l'Intérieur Joseph Ole Lenku et le chef de la police David Kimaiyo ont été limogés après un nouveau massacre des shebab dans le nord-est du Kenya.Une série de raids des islamistes somaliens sur la côte kényane et dans des zones frontalières de la Somalie ont fait plus de 160 morts depuis juin.

Mercredi soir, neuf ambassadeurs occidentaux (Etats-Unis, Royaume-Uni, Australie, Pays-Bas, Allemagne, Danemark, France, Suède, Canada) ont, dans un rare communiqué commun, exprimé leurs inquiétudes sur ce texte.

"Il est important que cette législation, tout en renforçant la sécurité, respecte les droits de l'homme et les obligations internationales" du Kenya, ont-ils expliqué.

Environ 200 policiers entouraient l'Assemblée et ont procédé à quelques arrestations parmi la poignée de protestataires rassemblés devant.

Amnesty et Human Rights Watch ont dit craindre un "retour à l'Etat policier", du temps de l'autocrate Daniel arap Moi (1978-2002).Les défenseurs des droits de l'Homme dénoncent les abus et l'impunité des forces de sécurité - notamment accusées d'exécutions extrajudiciaires - dans la lutte antiterroriste.