"Pour accéder à l’eau, il y a « une compétition entre les terroristes et les populations au Sahel" (Expert)

Clément Ouedraogo

31 mars 2022 à 9h26 par Lilanne Nyatcha / Africa Radio Paris

Environ 2 milliards de personnes dans le monde n’ont pas accès à l’eau potable, selon certaines organisations internationales spécialisées. Clément Ouedraogo, coordonnateur du Programme Maîtrise de l’eau au CILLS (Comité permanent inter-Etats de lutte contre la sécheresse dans le Sahel), parle des défis des populations du Sahel à avoir accès à l'eau dans un contexte de grande insécurité

Environ 2 milliards de personnes dans le monde n’ont pas accès à l’eau potable, selon certaines organisations internationales spécialisées.Quelle est la réalité dans les pays du Sahel déjà confrontés à une crise sécuritaire ?

Depuis une dizaine d’années, la réalité dans le Sahel est telle que 30 à 50% de nos populations n’ont pas accès à l’eau potable. On ne peut pas boire de l’eau sans tomber malade. La réalité au Sahel, c’est aussi l’irrigation dans les grandes superficies. Il n’y a pas d’infrastructures pour stopper l’eau et valoriser les terres.

Comment la crise sécuritaire affecte-t-elle l’accès des populations à l’eau qui est une ressource rare dans Sahel ?

L’accès à l’eau dans un contexte de crise sécuritaire est plus grave. L’eau n’est finalement pas une ressource rare au Sahel. Mais la rareté vient des ressources qu’il faut pour la mobiliser et la mettre à la disposition. C’est là le problème. La crise sécuritaire est venue impacter négativement l’accès au peu d’eau que nous arrivons à mobiliser. En milieu rural par exemple, les auteurs de cette insécurité sont les mêmes personnes qui ont besoin aussi des points d’eau. Il y a une compétition entre eux et les populations. En plus, les populations ne peuvent pas se déplacer pour avoir accès aux points d’eau. Tous les projets de développement que nous avons sont affaiblis par la crise sécuritaire.

Vous expliquez que l’insécurité complique la réalisation des projets qui visent à améliorer la disponibilité de l’eau. ...

Exactement. Parce que les bandes armées qui occupent les contrées rurales sont sur tous les points d’accès à l’eau qu’on a pu mobiliser. Ce qui est clair. Et actuellement, les femmes sont les plus touchées. Ce qui est encore plus grave c’est que même les programmes des États ou des partenaires pour continuer à investir dans l’eau sont arrêtés parce que les opérateurs ne peuvent plus prendre de risques pour aller dans les villages. Pas totalement et partout, mais ils sont arrêtés quand même.

Par exemple, nous sommes dans un programme de mobilisation de l’eau pour l’irrigation. Et, nous avons un pays où depuis une année, nous n’avons pas aménagé même un seul site parce que dans ce pays, la crise sécuritaire est particulièrement exacerbée. Ce qui fait que toutes les zones identifiées lors des réflexions pour les projets n’ont pas pu être aménagées. Parce qu’on ne peut pas aller sur le terrain.

Donc plus, il y aura des attaques terroristes, moins les populations auront des chances d’accéder aux points d’eau ?

Voilà. Les points d’eau, c’est quoi au niveau des populations rurales ? Les gens n’ont pas de robinet chez eux. Donc les points d’eau sont des forages, des puits autour desquels les populations se retrouvent. Imaginez donc une communauté rurale où dans les maisons, il n’y pas de forage ni de puits. Et que là où se trouvent les points d’eau, soit insécurisé, occupé par les bandes armées.

Moins d’accès à l’eau, moins d’hygiène. Cela ne signifie-t-il pas plus d’expositions aux maladies hydriques telles que le choléra ?

Mais oui. Parce que devoir se déplacer pour aller chercher l’eau ailleurs n’est pas suffisant pour préparer, se laver, faire l’assainissement etc…. Tous ces aspects liés à l’eau sont automatiquement impactés. Il faut faire appel aux forces de l’ordre pour continuer à alimenter les zones. Il ne faut pas les abandonner parce qu’ils sont dans des situations d’insécurité.

Décryptage Clément Ouedraogo