Systèmes de santé défaillants : « Aucun pays en Afrique de l’Ouest ne respecte l’engagement pris de consacrer  15 % de son budget à la santé », (Gilles Yabi, analyste)

gilles yabi

28 mars 2022 à 14h53 par Lilianne Nyatcha /Africa Radio Paris

 « Wathi », un think tank citoyen d'Afrique de l'ouest a lancé une pétition pour “pousser les gouvernements africains à dégager plus de ressources pour améliorer les systèmes de santé. Gilles Yabi, analyste politique et fondateur de « Wathi »  en parle au micro de  Lilianne Nyatcha.

Quels sont les constats que vous avez faits et qui vous ont poussé à lancer cette pétition?

L’initiative de cette pétition s’inscrit dans une démarche de Wathi qui est un think-tank citoyen. De manière générale, on a le sentiment que l’investissement en soins est suffisant.  Dans le document de Wathi sur les systèmes de santé, on avait formulé comme première recommandation la nécessité d’investir davantage dans la prévention. Mais, cela ne passe pas seulement par les structures de santé mais aussi beaucoup par les systèmes éducatifs. D’où le lien très important entre éducation et santé.

Sur le plan des structures de santé elles-mêmes, on a au quotidien des faits qui démontrent cela mais qui ne font pas vraiment l’actualité. Tous les jours, il y a des personnes qui décèdent dans la région faute de soin ou d’attention. Eux-mêmes sont souvent débordés et ne sont pas dans des conditions matérielles convenables.

Comment expliquez-vous l'absence de structures de santé bien équipées et adéquates alors même que les pays africains se sont engagés à consacrer chacun au moins 15% de leurs budgets annuels à la santé?

Cet engagement n’est pas respecté. Aucun pays en Afrique de l’Ouest ne respecte cet engagement depuis maintenant 20 ans. Le pays qui s’en rapproche le plus, c’est par exemple le Cap-Vert. Petit pays, mais lorsqu’on va au Cap-Vert, on voit dans les villes relativement isolées qu’il y a un effort de disposition et de maintien des infrastructures de santé, simples mais décentes et bien entretenues.

Ce cas montre que lorsqu’on a une volonté politique, on peut mieux faire. On voit que dans beaucoup de pays, on est dans des taux d’investissement dans la santé faibles où les populations paient directement pour leurs soins de santé. Et les efforts publics sont très insuffisants. Après, c’est l'aide internationale qui joue un rôle très important. Mais cette aide est généralement dédiée à la lutte contre certaines formes de maladie et ne permet pas vraiment de réformer les systèmes de santé eux-mêmes.

Et dans certains cas, on observe même qu’une partie du budget destiné à l'équipement des structures de santé finit dans les poches de certains…

Oui. On ne peut pas isoler le secteur de la santé de l'ensemble des secteurs publics dans les pays de la région minés par les déficits de gouvernance de manière générale, de la corruption, de détournement des ressources publiques ou de détournement par des voies plus indirectes. On a aussi dans le secteur de la santé, dans les grands hôpitaux, la question du détournement du matériel des équipements pour usage dans des cabinets privés. Puisque ce sont parfois les mêmes médecins qu’on retrouve dans les hôpitaux publics et ensuite dans les cliniques privées.

C'est-à-dire que même le peu d'équipement dont disposent les hôpitaux publics se retrouvent parfois dans des cliniques privées ?

Oui, c'est un fait assez connu et il y a des pays qui essaient de lutter contre cela. Il y a par exemple le Bénin depuis quelques années où une décision conduit les personnels de santé, notamment les médecins, à choisir de manière très claire de rester dans le secteur public et dans ce cas de renoncer à toute activité privée ou de faire le choix de quitter le secteur public pour aller dans le privé.

Après, il faut noter que dans la région, il y a non seulement un nombre insuffisant de médecins,  mais surtout un nombre insuffisant de spécialistes. Et dans ce cas, il faut faire attention aux mesures qui sont prises en tenant compte de la complexité de toutes ces situations.

Comment expliquez-vous qu'en Afrique, beaucoup d'hôpitaux publics manquent de presque tout alors que dans le même temps, un pays comme le Sénégal dépense en moyenne 24 milliards de francs cfa par an pour les évacuations sanitaires ?

C’est un problème de volonté politique. C’est précisément pour ça qu’on adresse d'abord la pétition et plus tard des lettres ouvertes et des autres modes d'actions directement aux chefs d'Etat et de gouvernement. Le Sénégal n'est probablement pas le pire dans la région puisque là-bas, il y a quand même des structures de santé d'assez bon niveau par rapport à celles d'autres pays de la région. Ce cas  devrait justement servir d'alerte pour les chefs d'Etat.

Pendant la crise sanitaire actuelle, on a vu que les évacuations sanitaires ont dû être arrêtées et donc des personnalités politiques sont décédées. Cela montre bien l'importance d'avoir à disposition dans les pays, des structures de santé qui soient capables de gérer des situations. Je rappelle aussi que des pays d'Afrique du Nord sont devenus des destinations pour des évacuations sanitaires de pays subsahariens.

Décryptage Gilles Yabi
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Crédit: Décryptage Gilles Yabi