Droit des footballeurs (UNFP) : "Eugène N'Jo Léa a été un libérateur" - Hervé Kouamouo

Par Lilianne Nyatcha /Africa Radio Paris

Eugène N'Jo Léa

Le principal syndicat français pour les footballeurs professionnels, l’UNFP (Union des footballeurs professionnels) a une histoire. Au delà de ce qu’on pourrait croire, ce syndicat a été l’initiative dans les années 60 d’un jeune footballeur camerounais, Eugène N'Jo Léa. Pour reconstituer cette histoire oubliée, Liliane Nyatcha a reçu Hervé Kouamouo, doctorant spécialisé en représentations dans le sport.

Beaucoup ignorent que l’UNFP a été créée par le camerounais Eugène N'Jo Léa…

Oui effectivement l’UNFP a été créée sur l’initiative d’un camerounais, Eugène N'Jo Léa qui se définissait lui-même comme un footballeur par accident. Puisqu’à la base il était venu en France pour poursuivre ses études…

Après son brevet au Cameroun, il est allé faire son baccalauréat en France avant d’entrer à l’Université pour des études de Droits…

Il est venu pour les études et sa carrière a suivi ensuite. Il a commencé à Saint-Etienne en marquant 11 buts en championnat amateur dans un même match à Saint-Etienne. Puis il est arrivé à Lyon pour le premier cycle de ses études de Droits et a terminé au Racing Club de Paris où il était allé pour l’Institut des hautes études africaines.  A cette époque dans les années 60, la plupart des joueurs avaient un contrat qui les liaient à vie aux clubs jusqu'à leurs 35 ans. Ils ne pouvaient rien faire, ils ne pouvaient rien changer. 

Le Directeur général de l’UNFP, Philippe Lafon dans son discours pour le 60ème anniversaire du syndicat (le 16 novembre dernier) a qualifié Eugène N'Jo Léa de ‘’visionnaire’’. Mais comment expliquer qu'il soit peu connu ?

Je pense que c'est du manque de reconnaissance. Et cela est généralement dû à est un petit problème résumé dans l’adage qui dit que ‘’tant que l’histoire est racontée par les chasseurs on n’aura pas la version des lions’’. Je pense effectivement qu’il a été visionnaire. Mais dans le 1er bureau de l’UNFP, il y avait quelqu'un qui était beaucoup plus connu qui était Just Fontaine qui est toujours d'ailleurs le meilleur buteur sur une édition de la Coupe du monde avec 13 buts en 1958. Il avait contribué aussi avec Eugène, à la création de ce syndicat. 

Ils étaient trois au départ. En France, Just Fontaine ayant une aura plus importante a cannibalisé l'espace médiatique. Mais là où il y a effectivement un vrai problème c'est que nous autres africains et camerounais, n'avons jamais fait le travail de mémoire sur ce parcours singulier.

Comment expliquez-vous ce fait ?

Je pense qu'il y a un peu de paresse dans notre façon de travailler et d'aborder l'information. Bien souvent, nous nous contentons de travailler sur l'actualité chaude et, les travaux à plus longue durée qui ne sont pas liés aux rapports avec l'Occident sont moins abordés. Voyant ça, on va beaucoup travailler sur des figures comme celles de Sankara, de Mandela…des figures qui ont été "libératrices".

Pourtant Eugène N'Jo Léa a aussi libéré les joueurs en France…vu les conditions d’avant UNFP que vous abordiez. Des conditions, selon Raymond Kopa comparables à celles de l'esclavage. 

Oui effectivement, il a été un libérateur parce qu'il a eu cette idée d’avoir une démarche proactive et ensuite d'avoir une démarche syndicale puisqu’à a un moment donné, ils ont voulu créer une association pour défendre les intérêts des joueurs professionnels. Son action avec ses compairs, a contribué à passer des contrats à vie (35 ans, âge de fin de carrière) aux contrats à temps déterminés qui permettent aux joueurs de mieux négocier quand ils sont en situation de réussite.

Eu égard à ce parcours, vous bataillez actuellement pour la création d’un prix N'Jo Léa.

En fait, chaque année, l’UNFP décerne des prix pour récompenser les meilleurs joueurs de 1ère et 2ème division, le meilleur gardien etc. Donc, en demandant la création de ce prix, notre objectif est de maintenir le nom de N'Jo Léa dans l'histoire et éviter que dans 50 ans, nos enfants se posent la même question du pourquoi on n’en parle pas.  Il faudrait qu’il y ait un prix qui récompense son action qui se poursuit encore… L’idée c’est que, plutôt que d'aller chercher une récompense de son ‘’côté africain’’, on parvienne à montrer qui il a été exactement, c’est-à-dire sa carrière de footballeur et ensuite de diplomate aujourd'hui. 

Un footballeur a une carrière en moyenne de 6 ou 7 ans. Il faut donc trouver le moyen de valoriser ceux qui réussissent leur carrière. Après ces moments de réussite, beaucoup d’entre eux se retrouvent dans la galère en réalité. Le prix N'Jo Léa permettra d’encourager les jeunes entrant en carrière à avoir un double projet de vie professionnelle.

Décryptage UNFP