Gambie : "La Commission vérité, réconciliation et réparations a son indépendance" - Fatou Jagne Senghor

Par Lilianne Nyatcha / Africa Radio Paris

Fatou Jagne Senghor

À quelques jours de la présidentielle, le rapport attendu des exactions commises sous l’ère de Yahya Jammeh a enfin été remis entre les mains du président Adama Barrow, le jeudi 25 novembre. Coïncidence ou calcul politique ? Pour savoir, Lilianne Nyatcha a interrogé Fatou Jagne Senghor, militante sénégalo-gambienne des Droits de l’Homme et Directrice régionale de l’ONG "Article 19" en Afrique de l'Ouest.

Y a-t-il un lien entre ce rapport et la présidentielle du 4 décembre prochain ?

Je ne pense pas. Parce qu’après plusieurs reports, la commission a expliqué qu’elle n’avait pas finalisé la rédaction du rapport et qu’elle avait besoin de quelques mois. Les rejets de date c’était pour éviter les incertitudes, je me dis. Et aussi, tout le monde s’attendait à ce que le rapport soit donné avant ou juste après la présidentielle. Donc ça ne change pas grand-chose.

Est-ce que la remise en cause par l'ancien président Yahya Jammeh de l'accord signé entre son parti et celui du président sortant Adama Barrow n'a pas accéléré ce calendrier ?

De toute façon, la commission a son indépendance. Elle travaille depuis des années et je pense qu’il y a eu des difficultés techniques. Connaissant la carrure des commissaires, le président et la vice-présidente, je ne crois pas que la Commission a été à la merci de l’exécutif. 

Mais ce rapport est remis à moins de deux semaines de la présidentielle…

Pour moi, c’est une très bonne chose. Parce que l’élection est ouverte et il était très important qu’on entende la position du président Barrow au sujet de ce rapport. La personne qui sera élue par la suite, que ce soit M. Barrow ou un autre, va poursuivre avec la mise en œuvre des engagements du président.

Ainsi, le rapport et les engagements du président actuel nous mettent dans une situation où il n’y a plus d’excuses pour la justice.

Avec 218 recommandations, la commission Lamin Sise demande dans son rapport que les personnes les plus responsables des violations flagrantes des Droits de l'Homme et des abus soient poursuivies. Qu'est-ce qui garantit que le prochain président va donner des suites judiciaires à ce rapport ?

Il n’y a pas de choix à faire. C’est vrai qu’il y a eu des hauts et des bas dans le processus de justice. Mais la mise en œuvre de ce rapport de la Commission vérité, réconciliation et réparations va déterminer l'avenir de la Gambie. Je pense que si les recommandations ne sont pas mises en œuvre, il n’y aura pas de justice. La banlieue ne sera pas en paix avec elle-même. 

Le président Adama Barrow a assuré que son gouvernement portera toute l’attention qu'il faut à ce rapport. Mais s'il n'est pas réélu et si Mammah Kandeh, candidat pour lequel Yahya Jammeh a pris position depuis son exil Equato-guinéen remportait le scrutin…N'y a-t-il pas de risque que ce rapport soit enterré ?

Oui. On comprend que tout dépend de qui va être élu. Et les électeurs ont le choix. Mais si on se fie aux statistiques actuelles, le jeu se fera entre le président Adama Barrow et Ousseynou Dabo. En plus, je crois aujourd'hui que la question de la mise en œuvre du rapport de la commission va dépasser le pouvoir de l'exécutif. Ça, je peux vous l’assurer.

La présidentielle est donc prévue pour le 4 décembre prochain avec 6 candidats en lice. Quels sont les principaux défis de cette élection ?

Déjà c’est une élection qui s’annonce très serrée entre deux personnalités qui étaient avant, ensemble. Donc il y a une grande animosité entre les deux camps. Il y a aussi les jeux d'alliance qui n’allègent rien.  

Il y a également peut-être le défi de la transparence. La commission électorale est-elle suffisamment à équidistance de tous les camps politiques pour arbitrer ce jeu de façon neutre et objective ?

En tout cas, il est évident que depuis le début de ce processus, la commission a quand même fait beaucoup de faux pas. Le fait par exemple d’avoir refusé de prendre toutes les mesures pour faire voter la diaspora. Je pense que tout ça a fini par créer d’énormes tensions.

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