En Egypte, les Frères musulmans participent au dialogue pouvoir/opposition

Par La rédaction

LE CAIRE (AFP)

Le puissant mouvement des Frères musulmans, jusqu'ici bête noire du régime, a engagé dimanche un dialogue inédit depuis 50 ans avec le pouvoir en Egypte où des milliers de manifestants continuaient pour le 13e jour consécutif à réclamer le départ du président Hosni Moubarak.

Une nouvelle séance du "dialogue national" entre pouvoir et opposition s'est tenue, avec cette fois la participation des Frères musulmans, officiellement interdits et jusqu'ici honnis des autorités.

C'est la première fois en un demi-siècle que le pouvoir et les Frères musulmans discutent publiquement.

A l'issue de cette réunion, les participants se sont mis d'accord sur "une transition pacifique du pouvoir basée sur la Constitution", a annoncé le porte-parole du gouvernement, Magdi Radi.

Cette annonce qui apparaît comme un geste envers les contestataires n'a pas suffi a démobiliser les manifestants.

Les Frères musulmans ont annoncé en fin d'après-midi que les réformes proposées par le régime afin de sortir de la crise politique sont "insuffisantes".

Un participant au dialogue avait indiqué auparavant à l'AFP sous le couvert de l'anonymat que toutes les revendications de l'opposition n'avaient pas été satisfaites, notamment celle de la traduction en justice des responsables des violences de mercredi et jeudi, qui ont fait au moins 11 morts.

En fin d'après-midi une foule dense massée sur la place Tahrir, devenue le symbole de la contestation contre le régime, a continué à exiger le départ du président, agitant des drapeaux égyptiens et brandissant des banderoles.

Il y a eu "consensus" sur "la formation d'un comité qui comptera le pouvoir judiciaire et un certain nombre de personnalités politiques, pour étudier et proposer des amendements constitutionnels et les amendements législatifs requis (...) avant la première semaine de mars", a-t-il indiqué.

Le communiqué des participants, lu par M. Radi, propose l'ouverture d'un bureau destiné à recevoir les plaintes concernant les prisonniers politiques, la levée des restrictions imposées aux médias et le rejet de "toute ingérence étrangère dans les affaires égyptiennes".

Le texte appelle aussi à la levée de l'état d'urgence, "selon la situation sécuritaire".

Ces décisions ont été prises au cours de discussions réunissant le régime, les Frères musulmans, le parti Wafd (libéral), le Tagammou (gauche), des groupes de jeunes pro-démocratie ayant lancé le mouvement de contestation ainsi que des figures politiques indépendantes et des hommes d'affaires, selon l'agence officielle Mena.

Dimanche à la mi-journée, chrétiens et musulmans avaient prié ensemble."Une seule main, une seule main", répétaient les fidèles d'une seule voix.

Des dizaines de manifestants étaient toujours assis devant les chars de l'armée pour les empêcher de partir de la place, de crainte d'attaques par des partisans du président Moubarak.

La vie reprenait en outre doucement au Caire, où de nombreux commerces et banques ont rouvert, ainsi que des routes et des ponts.

La secrétaire d'Etat américaine Hillary Clinton a exprimé dimanche un soutien prudent au dialogue engagé par le pouvoir égyptien avec les Frères musulmans.

"Nous allons attendre pour juger sur pièces de l'évolution" de ce dialogue, "mais nous avons été très clairs sur ce que nous souhaitons", a déclaré Mme Clinton, en référence aux appels de Washington en faveur d'un processus de transition transparent, incluant toutes les forces politiques et avec "des élections libres et honnêtes".

Les Frères musulmans ont expliqué de leur côté qu'ils y participaient pour "protéger la révolution" et défendre les revendications du mouvement de contestation, après avoir refusé initialement tout dialogue avant le départ de M. Moubarak, qui dirige l'Egypte d'une main de fer pendant 29 ans.

L'opposition a demandé au vice-président Omar Souleimane d'assumer les pouvoirs du président Moubarak, mais M. Souleimane a refusé, selon un opposant ayant participé au dialogue.

Après le début de la contestation populaire le 25 janvier, M. Souleimane, ex-chef des services de renseignements, a été nommé vice-président, une fonction abolie par Hosni Moubarak lors de son arrivée au pouvoir en 1981.

La veille, le bureau exécutif du Parti national démocrate (PND) de M. Moubarak avait démissionné.

Hossam Badrawi, plus ouvert à des contacts avec l'opposition que les caciques du PND, a été nommé secrétaire général du parti et remplace également le fils de M. Moubarak, Gamal, longtemps considéré comme son dauphin.

Les Etats-Unis ont salué cette démission comme une étape "positive" vers une transition démocratique, mais ont dit attendre "des gestes supplémentaires".

La Grande-Bretagne a insisté sur la nécessité d'un "changement réel, visible et complet" en Egypte.

Depuis le 3 février, les manifestations se déroulent le plus souvent dans le calme.Des heurts entre policiers et manifestants durant les premiers jours de la contestation, puis entre militants pro et anti-Moubarak le 2 février, ont fait au moins 300 morts, selon un bilan non confirmé de l'ONU, et des milliers de blessés, selon des sources officielles et médicales.