Difficile rabibochage entre Paris et Tunis qui attend des gestes forts

Par La rédaction

TUNIS (AFP)

Difficile rabibochage entre la Tunisie et la France: les Tunisiens comptent les maladresses de son ex-puissance coloniale et préviennent que Paris, tardif à soutenir la Révolution, doit rectifier le tir par des gestes forts conscients aussi de l'importance des liens entre les deux pays.

Des erreurs de jugement de la diplomatie française pendant la révolution à la nomination d'un nouvel ambassadeur: tout ce qui vient de Paris est passé au crible à Tunis depuis la chute de Ben Ali le 14 janvier.

"Il y a une accumulation de fautes graves: la France n'est toujours pas en phase.Il faut colmater les brèches et rectifier le tir", dit Mohsen Zaraï, professeur de 55 ans.

Les Tunisiens n'ont toujours pas digéré le temps mis par Paris à lâcher le président tunisien Zine El Abidine Ben Ali.Ni les propos de la ministre française des Affaires étrangères Michèle Alliot-Marie qui avait proposé le "savoir faire" sécuritaire de la France au moment où la répression battait son plein.

Le chef de la diplomatie du gouvernement de transition Ahmed Ounaïes en a apparemment fait les frais: ses paroles lors de sa visite en France, où il n'avait pas tari d'éloges sur son homologue française, avaient suscité des critiques au sein même de son ministère.Une dizaine de jours plus tard, il annonçait sa démission.

Les liens d'amitié de Mme Alliot-Marie avec Aziz Miled et une transaction entre ses parents et ce riche patron tunisien ayant été lié en affaires au clan Ben Ali choquent également."Elle ne sera plus jamais crédible comme ministre des Affaires étrangères", avance Houcine Bel Mekki, cheminot de 47 ans.

Critiquée, la déclaration du ministre français de l'Intérieur Brice Hortefeux qui après l'afflux de migrants tunisiens en Italie, a prévenu qu'"un étranger en situation irrégulière" avait "vocation à être reconduit dans son pays d'origine"."La politique de toujours: la France retire d'une main ce qu'elle donne de l'autre", a commenté le quotidien Le Temps.

Et aussi la nomination de Boris Boillon, jeune ambassadeur (41 ans) qui a présenté mercredi ses lettres de créance, accueilli en Tunisie par un blog et des tweets intitulés "Dégage Boillon" sur le modèle du "Dégage Ben Ali" scandé pendant la contestation.

"Il faut reconnaître que la France a commis plus que des maladresses.Ca remonte à loin: ces dernières années, elle ne s'est pas exprimée sur les violations des droits de l'Homme, à quelques exceptions près, et les gens l'ont vu", explique à l'AFP Khadija Chérif représentante en Tunisie de la Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme (FIDH).

"Aujourd'hui, elle a capté, le président Nicolas Sarkozy à fait son mea culpa" sur le ralliement tardif de Paris à la Révolution."Mais il n'est pas facile de dépasser cela en quelques phrases.Il faut des gestes forts et un peu de temps", dit-elle.

Jeudi, lors de sa première rencontre avec des journalistes tunisiens, M. Boillon, a donné le "la" de son mandat, quelques jours avant une visite de la ministre de l'Economie, Christine Lagarde, qui sera le premier membre du gouvernement français à venir en Tunisie après les chefs de la diplomatie britannique, allemand et italien."Je suis ici pour écrire une nouvelle page" ce qui suppose "une autre approche", a-t-il dit.

Dans la rue comme dans les ministères, quoi que l'on pense, on estime essentiel le lien entre la France et son ancien protectorat (1881-1956) où elle est le premier investisseur.

"La Tunisie ne peut pas s'en passer car il y a une relation éternelle et beaucoup d'échanges économiques et culturels", juge le cheminot.

"La France n'a pas compris la Révolution mais on ne va pas ouvrir le dossier de qui a soutenu le peuple ou pas.On a intérêt à avoir des relations amicales, le contraire serait irresponsable", affirme aussi le ministre de l'Enseignement supérieur Ahmed Brahim."Mais les relents de paternalisme, il faut que cela cesse.La Tunisie a pris son destin en main et il faut que la France la traite sur un pied d'égalité".