Ebola: dans un bidonville de Monrovia, difficile de briser le mur de suspicion

Par La rédaction

Monrovia (AFP)

Dans les ruelles de West Point, à Monrovia, un des plus grands bidonvilles d'Afrique de l'Ouest, des adolescentes expliquent les dangers d'Ebola aux habitants méfiants.Le 20 août, la violence avait balayé le quartier bouclé par l'armée, faisant un mort.

Situé dans l'ouest de la capitale libérienne, West Point est un dédale d'étroites ruelles boueuses - certaines font moins d'un mètre de large - serpentant entre de maisons de plain-pied aux toits de tôles, dont les eaux usées s'écoulent souvent à même le sol.

La densité de population est effarante.Ici, tout le monde se frôle ou se bouscule en permanence, multipliant les contacts physiques par lesquels se transmet la fièvre hémorragique.

C'est l'un des "pires quartiers du Liberia" selon Prezton Vaye, un travailleur social, "il y a beaucoup de bandits, beaucoup de violence, de criminalité".

Il encadre l'initiative "A-Life" ("Adolescents leading intense fight against Ebola", "Adolescents menant une lutte intense contre Ebola"), lancée par des jeunes filles du quartier.

"Les filles ont suivi une formation pour pouvoir délivrer leur message", formation assurée par l'Unicef et une ONG locale, Think, explique Prezton Vaye.

Regroupées en association, elles faisaient auparavant de la prévention des violences sexuelles, dont elles ont été victimes.Elles ont décidé de s'attaquer à Ebola en août, lorsque des jeunes armés de gourdins et de couteaux avaient pris d'assaut un centre d'isolement pour malades à West Point.

Ils avaient provoqué la fuite de 17 patients et emporté des draps et matelas souillés, augmentant les risques de contaminations au Liberia, déjà le pays le plus touché par l'épidémie (près de deux tiers des quelque 3.300 morts en Afrique de l'Ouest).

La réaction du gouvernement avait été radicale: le 20 août, les 75.000 habitants du bidonville s'étaient réveillés encerclés par un cordon de militaires et de policiers lourdement armés.

Une émeute avait rapidement éclaté, avec jets de pierres et tirs de soldats.Un adolescent, Siafa Kamara, a succombé à ses blessures.

Le 30 août, le gouvernement avait levé la quarantaine, bien avant la fin des 21 jours d'incubation d'Ebola.Nombre d'habitants en avaient conclu que le quartier n'avait pas été atteint par le virus, exigeant même des excuses de la présidente Ellen Johnson Sirleaf.

- 'Pas entendre parler d'Ebola' -

 

"Il y a beaucoup de malades à West Point, mais les gens ici ne croient toujours pas qu'Ebola existe vraiment, parce qu'ils n'ont pas vu quelqu'un mourir", explique Jessica Neufville, 16 ans.

Deux fois par semaine, une soixantaine d'adolescentes en tee-shirts bleu ciel se répandent donc dans ce labyrinthe, passant de porte en porte - lorsqu'il y en a une.

"On explique aux gens comment ils peuvent se protéger: ne pas se serrer la main, éviter le contact avec les fluides corporels.On leur dit que si quelqu'un de leur famille est malade, une personne en particulier doit s'en occuper, dans une pièce à part", énumère Jessica.

Le dialogue n'est pas toujours facile, les visages souvent fermés."Les gens ne veulent pas écouter, disent que ce n'est pas vrai", se désole-t-elle.

"Nous pouvons toujours construire des centres de traitement d'Ebola dans tout le pays, installer des centres de dépistage, faire venir médicaments et équipements de protection, si les Libériens ne changent pas de comportement, le virus continuera à se propager", a prévenu la présidente Sirleaf au lancement d'une mobilisation internationale de jeunes contre l'épidémie.

Dans une rue étroite, trois mères de familles sont assises sur un petit banc de bois brut, adossées au mur.La horde d'adolescentes les encercle, l'une d'elles commence à débiter son message.

Une des mères cache son visage dans ses mains, gênée ou hostile.Les deux autres ne daigneront jamais lever les yeux ni parler, occupées à tresser leurs cheveux.

Ce jour-là, aucun incident n'émaillera le démarchage.Prezton Vaye se souvient de s'être parfois fait durement secouer."Les gens ne veulent pas entendre parler d'Ebola.Ils disent +le gouvernement ment, c'est une façon de nous prendre de l'argent+".

Cette peur est d'autant plus grande chez les pauvres parmi les pauvres de West Point où, comme dans le reste du pays, de plus en plus de gens souffrent du marasme économique provoqué par l'épidémie.

Les adolescentes ont alpagué une autre mère de famille.Les préoccupations sanitaires lui importent peu: "Je veux du travail.Depuis Ebola, il n'y a plus rien.Je veux du travail!"