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Printemps arabes : «Il reste toujours quelque chose de l’esprit de 2011» selon la journaliste Sarra Grira

Actus. Sarra Grira est journaliste, rédactrice en chef du magazine en ligne Orient XXI. Elle était l’invitée d’Africa Radio jeudi 15 janvier 2026 à 07h45.

Printemps arabes : «Il reste toujours quelque chose de l’esprit de 2011» selon la journaliste Sarra Grira
Sarra Grira - Mathis Harpham/Ouest France

En Tunisie, le 14 janvier 2011, la fuite de Zine el-Abidine Ben Ali marquait le début d’une vague révolutionnaire sans précédent dans le monde arabe. Quinze ans plus tard, alors que l’autoritarisme s’est réinstallé dans de nombreux pays, que reste-t-il de cet élan ? Pour Sarra Grira, rédactrice en chef d’Orient XXI, les révolutions arabes ont peut-être échoué politiquement, mais elles ont profondément transformé les sociétés. 

Sarra Grira : "Il reste quelque chose de l'esprit de 2011"

La Tunisie, point de départ des « révolutions de la dignité » 

Pour Sarra Grira, la chute de Ben Ali constitue une rupture historique majeure. « C’était le point de départ de ce qu’on appelle en France les “printemps arabes”, ce qu’on préfère appeler du côté arabe les révolutions arabes, les révolutions de la dignité », rappelle-t-elle. De la Tunisie à l’Égypte, en passant par la Syrie, la Libye, le Yémen ou encore le Bahreïn, ces soulèvements ont remis en cause des régimes autoritaires installés depuis des décennies. Ils ont surtout brisé une idée profondément ancrée : celle de l’impossibilité de renverser ces dictatures. « C’est une rupture avec un paysage politique où l’on pensait qu’il n’était pas possible de se débarrasser de ces régimes-là », insiste la journaliste.

La Tunisie, une exception fragile 

Pendant plusieurs années, la Tunisie a été présentée comme l’exception du Printemps arabe. Là où d’autres pays ont sombré dans la guerre ou le retour brutal de la dictature, Tunis a connu une transition politique, des élections et une relative liberté d’expression. Mais quinze ans après 2011, le retour de l’autoritarisme interroge. Pour Sarra Grira, il ne s’agit pas tant d’un échec de la révolution que d’un échec de la transition « Il y a eu une focalisation sur la transition politique en tant que telle – les élections, le modèle démocratique libéral – mais on a peu accordé d’attention à ce qui était le moteur essentiel de ces révolutions : le changement économique et social. » selon Sarra Grira. Les revendications de dignité, de justice sociale et de redistribution sont restées largement insatisfaites, ouvrant la voie à la désillusion. 

L’Égypte : la contre-révolution assumée 

L’Égypte a incarné l’un des moments les plus spectaculaires de 2011, avec la place Tahrir comme symbole mondial. Pourtant, le pays est aujourd’hui dirigé par un régime plus autoritaire encore que celui d’Hosni Moubarak. « Le régime de Sissi est plus autoritaire que celui de Moubarak », tranche Sarra Grira. Selon elle, l’armée égyptienne a tiré les leçons de 2011 : « Elle a appris de ses erreurs et a complètement verrouillé le paysage politique». La répression massive, l’absence d’espace politique et l’écrasement de toute opposition ont scellé la victoire de la contre-révolution. 
  

La Syrie : une révolution écrasée, une autre séquence politique 

La chute récente de Bachar al-Assad a ravivé de nombreux espoirs, mais aussi de profondes ambiguïtés. Pour Sarra Grira, cet événement reste lié au soulèvement de 2011, sans en être l’aboutissement rêvé. « Ce n’était pas la conséquence souhaitée par ceux qui se sont révoltés en 2011 », explique-t-elle, soulignant que le profil des nouveaux dirigeants ne correspond pas aux aspirations initiales des manifestants. La Syrie entre ainsi dans « une autre séquence », marquée par des rapports de force radicalement différents et par les lourdes conséquences d’une guerre internationale prolongée.

Iran : un héritage indirect des révolutions arabes ? 

Au-delà du monde arabe, les mouvements de contestation en Iran s’inscrivent, eux aussi, dans une dynamique régionale plus large. Bien que le contexte iranien soit spécifique, les mobilisations récentes, portées notamment par les femmes et la jeunesse, rappellent les soulèvements de 2011 par leur rejet de l’arbitraire et de la peur. Ces mouvements montrent que la contestation populaire n’a pas disparu au Moyen-Orient, malgré la répression et les échecs politiques apparents. 

A lire aussi et écouter : Manifestations en Iran : "Le régime est paniqué, il n’est capable que de tirer dans la foule", selon le chercheur Bernard Hourcade

« Il reste toujours quelque chose de 2011 » 

Pour Sarra Grira, le véritable héritage des révolutions arabes ne se mesure pas uniquement à l’aune des régimes en place. Elle s’appuie sur les travaux du sociologue iranien Asef Bayat, auteur de Life as Politics, pour analyser « l’après-révolution ». « Même s’il y a un retour à la dictature, il reste toujours quelque chose de l’esprit de 2011 », affirme-t-elle. En Tunisie, malgré les prisonniers politiques, l’arbitraire et la répression, des manifestations continuent d’avoir lieu. « Cela prouve que, pour une partie de la génération qui a vécu les printemps arabes – et surtout pour celle qui a grandi après, dans un climat de liberté –, il existe un butin révolutionnaire que ces générations refusent de céder complètement». Quinze ans après la chute de Ben Ali, les révolutions arabes n’ont peut-être pas tenu toutes leurs promesses. Mais elles ont durablement transformé les sociétés, en instillant une idée devenue irréversible : celle que la peur peut reculer. 
 



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