Côte d'Ivoire: "Run", premier film choc sur la crise

19 septembre 2013 à 5h13 par La rédaction

Abidjan (AFP)

"Action !" L'acteur court, suivi par une foule de figurants visiblement prêts à le lyncher.Philippe Lacôte, réalisateur, ne lâche pas des yeux cette nouvelle scène de "Run", premier film sur la crise en Côte d'Ivoire, qui a fait plusieurs milliers de morts de 2002 à 2011.

Le moment est important dans un pays meurtri par les violences vieilles de deux ans à peine."Run", dont le tournage s'est achevé début septembre, peut servir de catharsis, ou de prise de conscience pour les plus jeunes.

Le film retrace la trajectoire d'un paisible adolescent, appelé à devenir le +faiseur de pluie+ (féticheur) de son village, qui rejoindra pourtant les +jeunes patriotes+, les farouches partisans - parfois extrêmement violents - de l'ex-président Laurent Gbagbo.

De l'innocence au crime..."J'étais en Côte d'Ivoire en septembre 2002 quand la rébellion a commencé.J'ai filmé mon quartier à Yopougon Wassakara (fief des partisans de Gbagbo) pendant trois semaines.Plus tard, j'ai continué de suivre le conflit", se souvient Philippe Lacôte, Franco-Ivoirien de 42 ans, déjà auteur d'un documentaire sur le sujet.

"Alors que je filmais des +jeunes patriotes+, j'avais demandé à un des jeunes comment il était devenu l'un d'entre eux.Il m'avait répondu : +Moi j'ai trois vies !+ Je suis parti de cette phrase pour écrire le film", poursuit-il.

"Run" se veut donc une fiction ancrée dans le réel."Il y a des scènes qui me rappellent textuellement mon vécu pendant et après la guerre", commente Abdul Karim Konaté, 32 ans, l'acteur tenant le rôle principal."J'étais là, à Yopougon.Là où ça a vraiment chauffé.(...) On raconte l'histoire.Il faut la raconter à ceux qui ne l'ont pas vue".

Un exercice nécessairement périlleux quand le traumatisme est si récent.Car la crise reste omniprésente en Côte d'Ivoire.Laurent Gbagbo est actuellement emprisonné à La Haye, en attente d'un jugement de la Cour pénale internationale.Au quotidien, les partis ivoiriens s'invectivent toujours par presse interposée, dans un langage parfois cru.

Le contexte ne pourrait être plus épineux."On a déjà eu des problèmes", reconnaît Philippe Lacôte : "on a tourné dans un ancien siège du FPI (le parti de l'ex-président) occupé aujourd'hui par l'armée ivoirienne.La presse du FPI nous a accusés de faire un film pour réunir des preuves contre Laurent Gbagbo."

Le réalisateur, conscient de tourner une �?uvre "politique indirectement", revendique pourtant "le droit d'aborder le sujet par la fiction", même "en terrain glissant"."Mon objectif n'est pas de dire qui a tort ou qui a raison.Il est de raconter cette crise à travers un prisme individuel.La question principale du film, c'est : +Comment nous sommes arrivés à la violence ?+"

"Run" entend jouer un autre rôle, celui de relancer le cinéma ivoirien, actuellement "à terre", selon Mamidou Coulibaly-Diakité, président du conseil de gestion du fonds de soutien à l'industrie cinématographique.Les réalisateurs du cru reconnus (Henri Duparc, Gnoan M'Bala, Yéo Kozoloa ou encore Fadika Kramo-Lanciné) sont morts ou inactifs depuis plus de dix ans.

Sur 80 salles maillant le territoire, seules deux sont encore en exploitation."Il faut tout reprendre à zéro", lance M. Coulibaly-Diakité via "une action volontariste sur le cinéma".L'Etat ivoirien finance ainsi le film à hauteur de 7% du budget.Le reste des fonds provient de France et d'Israël.Pour une mise totale de 1,8 million d'euros.De quoi avoir à l'affiche Isaach de Bankolé, plus grand acteur ivoirien, reconnu à Paris et Los Angeles, qui n'était pas revenu au pays depuis 17 ans.

M. Coulibaly-Diakité rêve à terme d'une large production cinématographique en Côte d'Ivoire, à l'instar du Nigeria.

La sortie de "Run" est prévue en 2014, avec une diffusion "en France, en Allemagne et dans de nombreux festivals", selon sa productrice Claire Gadea.