En Tunisie, le gouvernement sur la sellette

15 juillet 2020 à 13h51 par AFP

AFRICA RADIO

Le gouvernement tunisien est sur la sellette, après un bras de fer entre le Premier ministre Elyes Fakhfakh, fragilisé par une affaire de conflits d'intérêt, et le parti d'inspiration islamiste Ennahdha, principale force du Parlement mais qui peine à rassembler.

Ces dissensions s'accentuent alors que la Tunisie est largement épargnée par le coronavirus mais se trouve frappée de plein fouet par les retombées économiques et sociales de la fermeture des frontières, suscitant notamment des mobilisations dans le sud du pays.

Ennahdha, qui compte cinq ministres au gouvernement, a relancé de façon pressante cette semaine ses appels à changer de gouvernement, mettant en avant les soupçons de corruption pesant sur le Premier ministre.

M. Fakhfakh, chef d'un petit parti social-démocrate sans élu, est sous le coup d'une enquête parlementaire pour ne pas avoir cédé la gestion de ses parts dans des sociétés d'assainissement qui ont remporté d'importants marchés publics ces derniers mois.

Mais pour Ennahdha, il s'agit aussi de reconfigurer une coalition gouvernementale dans laquelle cette formation se sent "marginalisée", explique le politologue Chokri Bahria.

- "Surréaliste" -

En effet, Ennahdha, qui n'a remporté que 54 sièges sur 217 lors des législatives d'octobre, son plus faible score depuis la révolution de 2011, a échoué cet automne à réunir une majorité autour du chef de gouvernement de son choix.

Cela a laissé le champ libre au président Kais Saied, un farouche indépendant, qui a nommé comme Premier ministre M. Fakhfakh, entouré d'une coalition revendiquant les valeurs de la révolution, et peu encline aux compromis partisans.

"Ennahdha a été obligée d'accepter (ce gouvernement de coalition) pour éviter de nouvelles élections", rappelle M. Bahria.Mais, face à l'axe Saied-Fakhfakh, "elle se retrouve dans un exécutif avec lequel elle a du mal à composer, et au sein duquel elle ne pèse pas beaucoup".

D'autant plus que certains blocs parlementaires participant au gouvernement aux côtés d'Ennahdha se sont retournés contre ce parti, et son chef Rached Ghannouchi.

Une motion en cours de préparation par le parti nationaliste Charb et le parti démocrate Attayar, pourrait ainsi demander le retrait de M. Ghannouchi de la présidence du Parlement.

Ennahdha a décidé de son côté mercredi de déposer une motion de défiance envers le Premier ministre.

Mais il ne sera écarté que si la majorité absolue des députés accorde simultanément sa confiance à un autre Premier ministre, un défi vu la fragmentation du Parlement.

Face à l'offensive d'Ennahdha, M. Fakhfakh a annoncé qu'il remanierait "dans les prochains jours" le gouvernement, laissant entendre qu'il pourrait écarter des ministres d'Ennahdha. 

S'exprimant sur la radio privée Mosaïque, l'éditorialiste Ziyad Krichen déplore une situation "surréaliste"."Personne n'a les clefs de la maison", a-t-il souligné.

- "Fuite en avant" -

En effet, ni Fakhfakh privé d'Ennahdha, ni Ennahdha et ses rares alliés ne peuvent rassembler facilement une majorité.

Même s'il arrivait à se maintenir, M. Fakhfakh se retrouverait à la tête d'un gouvernement paralysé, à défaut d'appui au Parlement.

De son côté, Ennahdha, échaudée par son échec à l'automne, semble hésiter à aller au bout de la motion de défiance, souligne M. Bahria. 

"Déstabiliser le gouvernement en place sans avoir une alternative assurée a un coût politique très élevé", explique-t-il.

Le parti a évoqué un vote de défiance "d'ici fin juillet", laissant la porte ouverte à une démission préalable de M. Fakhfakh.

Cela placerait à nouveau le président Kais Saied au centre du jeu politique: c'est lui qui serait alors chargé de désigner un nouveau Premier ministre.

"C'est une fuite en avant, avec le risque que ces surenchères politiciennes accentuent les tensions sociales, au moment où on nous annonce une croissance en recul de 7% et d'importantes pertes d'emplois", avertit Nessrine Jelalia, de l'ONG Al Bawsala, qui observe les travaux parlementaires. 

Des protestataires campant depuis une semaine dans le sud du pays près d'un site de production de pétrole pour réclamer des emplois ont à nouveau menacé mercredi de bloquer la production, à défaut de mesures concrètes.