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RDC: où sont les 15 millions? La question qui embarrasse la présidence

12 septembre 2019 à 09h56 Par AFP
Quinze millions de dollars disparus voire détournés des comptes du Trésor public? L'enquête agite et divise la nouvelle équipe au pouvoir en République démocratique du Congo, avec en ligne de mire le premier allié du président Félix Tshisekedi. Il s'agit de la première "affaire" depuis l'investiture le 24 janvier de M. Tshisekedi, silencieux sur le sujet entre deux promesses de lutter contre la corruption et pour le "changement des mentalités" en RDC.Vital Kamerhe, 60 ans, ex-président de l'Assemblée nationale, est davantage que son tout puissant directeur de cabinet: son premier partenaire politique. Les deux hommes ont conclu un accord en novembre, juste avant les élections présidentielle, législatives et provinciales du 30 décembre.M. Kamerhe aurait dû devenir Premier ministre après s'être désisté en faveur de M. Tshisekedi. Mais ils ont dû laisser la "Primature" aux alliés de l'ex-président Joseph Kabila, toujours majoritaires au Parlement.A la présidence, M. Kamerhe n'a pas que des amis. Son parcours sinueux (pilier de l'ancien régime Kabila avant de passer à l'opposition en 2010), son omniprésence et ses ambitions présidentielles pour 2023 agacent la vieille garde des fidèles du président Tshisekedi, formés à l'école des cadres du parti UDPS.Et depuis quelques jours, il a une bête noire: l'Inspection générale des finances (IGF), organisme placé sous la tutelle directe du chef de l'Etat à l'origine de trois récentes enquêtes. Dans la plus retentissante, l'IGF cite "le directeur de cabinet" parmi les quatre responsables d'une "irrégularité" qui a privé l'Etat de 15 millions de dollars.Cette somme a atterri sur le compte d'un "Comité de suivi des prix des produits pétroliers" ouvert dans une banque commerciale, la Rawbank, indique l'IGF dans un rapport daté de juillet disponible sur les réseaux sociaux.Ces 15 millions correspondent à une retenue de 15% qui était destinée au Trésor public prélevée sur une somme de 100 millions versée par l'Etat à sept compagnies pétrolières (dont Total) pour compenser le gel des prix à la pompe.Ll'IGF relève qu'entre le 27 mai et le 7 juin, la quasi-totalité de la somme - 14,775 millions - a été retirée en six fois du fameux compte ouvert à la Rawbank.L'IGF détaille les retraits - de 775.000 à cinq millions de dollars- effectués en liquide par les deux mandataires du compte, désignés par l'ancien ministre de l'Economie.Le compte a été "vidé", constate une source judiciaire."Il n'y a pas eu de détournement", s'est défendu M. Kamerhe à Jeune Afrique lundi. "Cet argent n'a pas disparu."-'Des pratiques anciennes'-"J'ai fait mon rapport et je l'ai transmis à qui de droit, aux autorités", a commenté pour l'AFP le ministre de l'Economie sortant, Henri Yav Mulang. Le titulaire du poste vient de changer avec l'investiture d'un nouveau gouvernement.Où est l'argent? Une enquête judiciaire est en cours. Confronté à des "difficultés", l'IGF a transmis le dossier le 31 juillet à la plus haute juridiction du parquet, le procureur général près la Cour de cassation.Le parquet a requis des informations auprès de la Rawbank et auditionné les deux mandataires du compte, selon des documents consultés par l'AFP.Le président Tshisekedi n'a rien dit publiquement sur cette affaire, comme il n'a rien dit sur l'autre dossier qui a opposé M. Kamerhe à l'IGF.En juillet, l'IGF a été saisie par l'Agence nationale de renseignements (ANR) pour auditer les dépenses des ministères depuis l'investiture du président. Vital Kamerhe a demandé à l'IGF la suspension de cet audit.Dans un troisième dossier, Vital Kamerhe a aussi bridé les ardeurs de l'IGF qui s'intéressait à des entreprises du secteur privé, dont les deux brasseries Bralima (filiale de Heinekein) et Bracongo (filiale de Castel).Vendredi, le président Tshisekedi a tenu à "rassurer le monde des affaires" contre les "tracasseries" administratives à l'ouverture d'un forum économique. Des propos interprétés comme un soutien à son "dircab".Dimanche, l'IGF avait curieusement convoqué puis annulé une conférence de presse, "pour des questions de coordination avec la hiérarchie". La veille le chef de l'Etat avait reçu son chef de service en l'assurant de son soutien, affirme une source proche du dossier."Des pratiques anciennes se sont instituées en marge de la loi. Le nouveau gouvernement a l'occasion de prouver sa volonté de changement", rêve une source de l'IGF dont deux agents avaient en août été interpellés avant d'être relâchés.