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États-Unis. "Le Venezuela a servi de démonstration de force", selon le chercheur Fabrice Andreani

Actus. Fabrice Andréani, chercheur en sciences politiques spécialiste de l'Amérique latine et notamment du Venezuela, revient sur la capture de Nicolás Maduro et les accusations de narcoterrorisme portées par les États-Unis. Il analyse également les conséquences politiques de l’arrestation de l'ancien président vénézuélien et les ambitions américaines dans le pays.

États-Unis. "Le Venezuela a servi de démonstration de force", selon le chercheur Fabrice Andreani
L'ancien président Nicolas Maduro et son épouse Cilia Flores - Flikr

Écoutez Fabrice Andréani, chercheur en sciences politiques spécialiste de l'Amérique latine et notamment du Venezuela

Quelques jours après sa capture, l’ancien président vénézuélien Nicolás Maduro a comparu lundi devant un tribunal new-yorkais. Il est accusé de narcoterrorisme. Les États-Unis affirment vouloir rester au Venezuela jusqu’à ce qu’une transition stable soit mise en place. Quelle page politique s’ouvre désormais pour le pays ?

Il est très difficile de répondre de manière univoque. Les États-Unis prétendent beaucoup de choses. Ils affirment notamment que Nicolás Maduro serait le chef d’un réseau de narcotrafic, ce qui est, en réalité, complètement faux.
La seule part de vérité, c’est que depuis très longtemps, bien avant l’arrivée d'Hugo Chávez, et même si le phénomène s’est amplifié avec la longue crise économique sous Maduro, certains généraux et militaires vénézuéliens ont facilité le passage de cocaïne en provenance de Colombie. Mais cela a toujours existé, et cela a fortement diminué depuis 2020, période à partir de laquelle une grande partie du trafic a été redirigée vers l’Équateur et le Pacifique.

Donald Trump affirme vouloir rester au Venezuela, mais il n’en a pas les moyens. Il n’a ni les capacités d’une occupation militaire au sol, ni les pouvoirs politiques nécessaires, sauf à continuer de violer la Constitution américaine, ce qu’il a déjà fait à plusieurs reprises. Cette attaque contre le Venezuela s’inscrit d’ailleurs dans une offensive plus large contre ce qui reste de l’État de droit américain, malgré toutes ses limites.

En principe, une telle intervention aurait nécessité une autorisation du Congrès. Or, l’administration Trump a contourné cela en requalifiant la lutte antidrogue en lutte antiterroriste : les narcotrafiquants seraient des terroristes puisqu’ils tuent des civils aux États-Unis via la drogue, ce qui permettrait de les cibler sans déclaration de guerre.

Dans ce cadre, la capture de Maduro est la solution idéale pour Trump, car il ne peut pas envoyer massivement des troupes au sol. Sa base électorale ne veut pas de guerres interminables comme en Irak ou en Afghanistan.

Par ailleurs, même au sein de l’appareil américain, beaucoup savent qu’une occupation serait vouée à l’échec. Le Venezuela n’est pas une dictature centralisée à la cubaine ou à la soviétique. C’est une alliance de clans politiques et militaires autour d’intérêts parfois légaux, parfois illicites, avec un partage du contrôle territorial et de la violence entre forces étatiques et groupes armés irréguliers. Une occupation américaine serait extrêmement coûteuse. 

Donald Trump cherche donc à mettre la pression pour imposer un gouvernement de transition, mais il a complètement écarté l’opposition vénézuélienne traditionnelle, qui a pourtant remporté la dernière élection présidentielle. Il s’appuie uniquement sur ceux qui détiennent la force, c’est-à-dire des figures issues de l’entourage même de Maduro.

L’administration Trump a aussi balayé les appels à soutenir l'opposante et prix Nobel de la paix, María Corina Machado. Donald Trump a déclaré qu’elle n’avait pas le soutien nécessaires pour diriger le pays. Quelle place peut-elle occuper dans cette période dite de transition ?

Pour l’instant, elle tente de conserver une place politique. Elle garde l’oreille de certaines figures de l’administration Trump, notamment du secrétaire d’État, d’origine cubaine, qui nourrit une hostilité idéologique profonde envers les régimes cubain et vénézuélien. Son objectif est de faire tomber Caracas afin d’affaiblir La Havane, notamment parce que le Venezuela fournit du pétrole à Cuba.

Sur ce point, il est idéologiquement aligné avec María Corina Machado. Elle pensait qu’il suffirait, ce qui était déjà une prouesse, de remporter l’élection. Bien qu’elle ait été interdite de candidature, elle a soutenu un candidat de substitution, qui a effectivement gagné. Mais elle ne dispose pas des soutiens nécessaires au sein de l’armée.

C’est cela que Trump veut dire : non pas qu’elle ne serait pas respectée dans la société, mais qu’elle n’a pas la capacité de garantir une transition. Dans de nombreux pays du Sud, les transitions passent nécessairement par des acteurs internes du régime. Elle ne les contrôle pas. Pour l’instant, elle cherche donc à rester crédible à moyen terme, en attendant une phase transitoire qui semble se faire avec les alliés les plus proches de Maduro, dans une transition concertée avec les États-Unis.

Trump devait obtenir un résultat : il a déployé une armada massive dans la région, il ne pouvait pas repartir sans « trophée ». La capture de Maduro lui permet de sauver la face. Il affirme désormais vouloir piloter la transition depuis Washington, ce qui est assez rocambolesque. Sans troupes au sol, ce sera surtout un jeu de pressions subtiles sur les nouvelles autorités afin d’obtenir des concessions pétrolières plus favorables aux entreprises américaines, au détriment notamment des Chinois et probablement aussi des Européens.

Mais cela ne se fera pas du jour au lendemain. La remise à flot de l’industrie pétrolière vénézuélienne nécessite des dizaines de milliards de dollars. De nombreuses entreprises étrangères possèdent déjà des concessions, mais elles sont pour la plupart dormantes, tant l’industrie est délabrée.

Finalement, quelle est la raison principale de cette intervention militaire ? Les États-Unis affirment qu’elle n’est pas liée au pétrole, pourtant Donald Trump a déclaré que le Venezuela avait « volé » du pétrole aux États-Unis et annoncé l’arrivée de compagnies américaines. Il y a aussi les questions migratoires, le narcotrafic, les alliances avec l’Iran, Cuba ou la Chine…

Tous ces facteurs jouent un rôle. Mais le facteur déterminant, c’est la nouvelle doctrine de sécurité de Trump : la reprise en main de l’Amérique par les États-Unis. Une vision selon laquelle le continent américain doit être contrôlé par Washington, pendant que les Russes font ce qu’ils veulent en Europe de l’Est et que les Chinois dominent leur sphère.

Dans cette logique de rapport de force global, le Venezuela était le maillon faible, la cible idéale. Il ne faut pas sous-estimer la dimension symbolique et la violence politique de cette intervention. Couler des embarcations en pleine mer avec des civils soupçonnés de narcotrafic, ce qui n’était pas la pratique auparavant, relève d’une mise en scène de la force du pouvoir américain.

Nous ne sommes plus du tout dans la logique des années 2000, où l’on parlait de démocratie contre dictature. Il s’agit désormais d’un supra-impérialisme assumé. Le Venezuela a servi de démonstration de force.

Cette opération s’inscrit aussi dans un récit soutenu par une partie de l’opposition vénézuélienne, affirmant que les migrants auraient été envoyés volontairement par Maduro et seraient liés à des gangs. Ce récit a permis des déportations massives, parfois dans des conditions indignes, notamment vers le Salvador, tout en maintenant des accords pétroliers.

Peut-on comparer cette situation à l’intervention américaine au Panama en 1989 ?

Il y a une similitude de principe, l’accusation de narcotrafic, mais les différences sont majeures. Au Panama, l’accusation était bien plus avérée et l’intervention s’est traduite par une occupation massive, avec des dizaines de milliers de soldats et des milliers de morts civils. Un quartier entier de Panama City a été rasé.

Au Venezuela, il n’y a pas eu d’occupation au sol. L’opération a été furtive, menée par des forces spéciales. On estime entre quarante et une centaine de morts, incluant la garde présidentielle, composée en grande partie de forces spéciales cubaines, dont la présence a été officiellement reconnue après coup par La Havane. Les situations ne sont donc pas comparables.

 



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