La disparition, depuis un mois, d’une pirogue qui transportait plus d’une centaine de migrants tentant de rejoindre l’Espagne inquiète de nombreuses familles, avec lesquelles vous êtes en contact. Que vous disent-elles ?
Depuis la disparition de cette pirogue, beaucoup de familles nous ont contactés, comme d’habitude, parce que ce sont toujours des quêtes de réponses. Des bateaux partent et ne reviennent pas. Naturellement, ce que les familles veulent, c’est retrouver ou au moins avoir des informations sur leurs proches qui sont partis.
Ça fait un mois maintenant et on n’a pas vraiment d’informations sur ce bateau. Mais ce n’est pas la première fois.
Pourquoi ces familles ne se tournent-elles pas vers les autorités et se tournent plutôt vers les associations ? Quel pouvoir avez-vous, comment les aidez-vous ?
Nous avons organisé au moins un petit espace de commémoration entre nous et elles. Il y a un lien de confiance. Cette année, nous faisons une caravane de dix jours qui s’appelle la Caravane pour les Disparus. L’objectif est de se rapprocher des familles.
Les autorités, au Sénégal en tout cas, n’ont aucune initiative qui parle de ces disparitions. Le problème de la migration est traité uniquement par la répression et la criminalisation. C’est très compliqué. Même quand il y a des naufrages, certaines familles sont inculpées pour trafic et se retrouvent en prison. Donc elles ne vont jamais se rapprocher des autorités pour demander des informations.
La plupart des personnes viennent de différents pays d’Afrique de l’Ouest : le Mali, la Guinée, la Gambie, et aussi le Sénégal. Dans le cas du Sénégal, de quelles régions viennent ces femmes et ces hommes qui tentent la traversée de l’Atlantique, qui est l’une des routes les plus dangereuses au monde ?
Le Sénégal est presque une presqu’île. Pratiquement toute la côte est une zone de départ. Ce sont dans ces zones que tout s’organise. Ce sont souvent des pêcheurs, des gens qui maîtrisent la mer, qui organisent les départs. Mais en réalité, c’est tout le Sénégal qui part. Tous les jeunes sont dans le même pétrin, poussés à quitter le pays.
Le Sénégal est dans un désordre global, c’est la réalité. Les gens n’arrivent pas à s’en sortir, avec le coût de la vie qui est très cher. C’est la même routine dans beaucoup de pays africains, et c’est ce qui pousse les jeunes à partir.
Dans ce cas précis, le bateau est parti de Gambie, parce qu’au Sénégal les autorités ont installé des comités de surveillance, avec une forte répression qui engendre des morts et des emprisonnements. Là où le bateau est parti, c’est une zone où la police ne va pratiquement pas, car c’est une zone contrôlée par des réseaux très solides et risqués.
Votre association vise à lutter contre les violences migratoires et à honorer la mémoire des personnes disparues. Vous sensibilisez aussi sur les risques de la migration irrégulière, en organisant des rencontres avec les familles de disparus, des projections de films et des échanges. La dernière caravane a eu lieu en novembre. Qu’est-ce qui revient le plus souvent dans les échanges ?
Cette caravane vise à promouvoir le droit à l’identité des personnes disparues. Au Sénégal, nous avons découvert des fosses communes, avec des personnes enterrées sans identification. Les familles ont le droit de savoir. Quand quelqu’un disparaît, la famille a le droit de demander, et les autorités ont l’obligation de donner des informations. C’est l’objectif principal de la caravane.
Moi aussi, j’ai été migrant. J’ai fait mes études ici, mais je n’ai pas réussi à m’organiser dans le pays, c’était trop compliqué. J’ai décidé de partir. Ce sont les mêmes raisons aujourd’hui qui poussent les gens à quitter le pays.
Vous aviez quitté le Sénégal pour le Maroc, vous avez tenté plusieurs fois la traversée, puis vous êtes revenu. Quand vous parlez de la traversée de l’Atlantique avec les personnes rencontrées lors des caravanes, est-ce que cela change leur perception ?
On fait de la sensibilisation, mais les gens connaissent déjà les risques. Au Sénégal, tout le monde connaît quelqu’un qui est parti en mer et qui n’est jamais revenu. Pourtant, ils continuent à tenter. Moi-même, je l’ai fait.
Quand on discute avec eux, on voit des gens prêts à prendre les pires risques. Ils évaluent leur vie ici et là-bas. Quand tu as l’impression de mourir à petit feu chez toi, tu te dis que le risque devient acceptable.
Qu’est-ce qui vous a, vous, finalement décidé à abandonner les tentatives de traversées et à rentrer au Sénégal ?
J’ai pris le bateau 14 fois. À l’époque, au Maroc, on payait 200 dirhams. Il n’y avait pas toute cette histoire d’argent. Puis j’ai rencontré le réseau Alarm Phone, qui faisait des prospections et diffusait des numéros d’assistance en Méditerranée. Je me suis dit que je pouvais apporter ma part. J’ai travaillé avec eux pendant plusieurs années, et c’est ce qui m’a fait décider de ne plus partir.
Après cinq ans, je suis revenu au Sénégal et j’ai constaté un grand manque dans le travail sur la migration. On ne parlait pas des disparitions, ni de la criminalisation, ni du rôle de l’Union européenne. J’ai donc décidé de créer cette association.
Le Sénégal a renforcé les contrôles en mer pour lutter contre les réseaux de passeurs. Le plan repose sur quatre piliers : la prévention, l’application de la loi, la gestion des frontières et la coopération internationale. Le bilan officiel fait état de près de 3 800 migrants interceptés entre janvier et octobre 2025. Comment jugez-vous le bilan su Sénégal concernant la lutte contre la migration irrégulière ?
C’est un bilan négatif. Dans leur bilan, ils ne mentionnent aucun sauvetage : ils ont intercepté des migrants. Cela montre qu’il n’existe aucune stratégie de sauvetage. Même quand on sensibilise les gens, ils partent quand même. Il fallait mettre en place un dispositif de sauvetage. Cela existe : Médecins Sans Frontières, l’Ocean Viking, SOS Méditerranée, toutes ces organisations humanitaires font un travail important.
Je fais partie de ce secteur avec Alarm Phone, mais au Sénégal, rien de tel n’existe. Concernant les programmes de réinsertion, les gens ne sont jamais vraiment convaincus. L’OIM (organisation internationale des migrations), par exemple, était chargée de cela. Quelles sont les statistiques après ces programmes ? La majorité des personnes aidées par l’OIM finissent par retourner vers la migration clandestine. Nous restons en contact permanent avec elles.Même quand le programme fonctionne, souvent cela ne tient pas. Au final, ce sont les mêmes qui nous appellent un jour : « Nous sommes aux frontières, nous nous préparons à partir. » Ce bilan est vraiment trop négatif. Il faut adopter une approche plus humanitaire.
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