L'horreur à "Bagdad", ou la guerre au coeur d'Abidjan

11 mars 2011 à 19h59 par La rédaction

ABIDJAN (AFP)

Des hommes, encagoulés ou non, souvent armés, fouillent les véhicules à un barrage: bienvenue à Abobo, alias "Bagdad", quartier nord d'Abidjan devenu zone de guerre après des semaines de combats entre insurgés et forces loyales au président ivoirien sortant Laurent Gbagbo.

Le "commando invisible", comme il se fait appeler, se voit à l'oeil nu.

A ce barrage fait de carcasses de voitures, de barres de fer et de tables, des insurgés, vêtus de treillis ou en civil, inspectent les coffres.On aperçoit la lame d'un couteau ou le bout d'un fusil qui dépasse d'une chemise ou d'un tee-shirt, mais d'autres tiennent bien en vue une Kalachnikov.

En ce vendredi, les fouilles sont particulièrement strictes."Cette nuit, on a été attaqués par les FDS", les Forces de défense et de sécurité fidèles à M. Gbagbo, dit sèchement l'un d'eux.

Une fois le barrage passé, un habitant raconte: "il y a un obus qui est tombé dans une cour à Marley", un "sous-quartier" d'Abobo.

Dans une concession faite de plusieurs petites maisons construites autour d'une cour commune, le toit d'une habitation a été défoncé.Des gravats jonchent le sol, des traces de sang restent sur des rideaux, un matelas.Sur une natte gît le corps sans vie d'une fillette de 12 ans, Karidja.

"Ils ont tué ma fille, ma maman est blessée, ma petite soeur est blessée", dit Toumoutou Dosso d'une voix tremblante, accusant les FDS.

Les six autres membres de sa famille qui se trouvaient dans la maison de deux pièces "ont été blessés", indique un oncle.Sans cesse, des voisins viennent présenter leurs condoléances.

"Hier (jeudi), ça a tiré de 23H30 (locales et GMT) à 4H00, on n'a pas dormi", témoigne Ali, un apprenti-chauffeur de 22 ans.

Mais à quelques pas de là, les événements de la veille semblent déjà loin, et "Bagdad" a des airs de bourgade.

Des jeunes devisent tranquillement sur une terrasse.Des vieux font de même de l'autre côté de la route asphaltée.

Des femmes sont assises derrière leurs étals de légumes.Ateliers de couture, blanchisserie et boutiques de commerçants mauritaniens sont tous ouverts.Des enfants courent et jouent au ballon en criant.

Mais soudain cette quiétude est troublée par un, puis deux tirs à l'arme lourde.Une fumée noire se lève depuis les environs de la gare, à quelques minutes de là à pied.

A ce bruit puissant, les vendeuses du marché de Marley se pressent pour ranger leurs affaires, mais se ravisent dès que les tirs cessent.Personne ne demande l'origine des tirs, désormais quotidiens, d'un camp ou de l'autre.

"Les tirs ici, nous sommes habitués, on sait que la souffrance que nous vivons aujourd'hui, c'est pour Alassane.Donc pour cela nous n'avons pas peur, on est obligé d'accepter, parce que quand tu veux quelque chose il faut aller jusqu'au bout", dit posément l'une d'elles, Amy Traoré, foulard jaune noué autour de la tête.

"La nuit, quand on entend les tirs on se lève, on fait les ablutions et on prie pour qu'on s'en sorte.Tous les jours que Dieu fait, il y a des tirs.Si tu ne peux pas vivre avec les tirs, tu t'en vas d'ici", lance Amy, qui n'envisage pas une seconde de partir.

Hervé, lui, n'a eu d'autre choix que de fuir Abobo.Habitant d'Anonkoi, une enclave réputée pro-Gbagbo au coeur d'Abobo, il n'a pas attendu l'assaut meurtrier du début de la semaine sur ce village pour gagner un autre quartier.

"Les rebelles sont dans le village, tout le monde a fui", indique-t-il."Etre réfugié dans son propre pays, c'est impensable".