Gabon : Marche anti-française interdite : « Si nous sommes réellement indépendants, quelle est la raison d’être de l'armée française de plus de 600 personnes?»

Gerard Ella Nguema, président du Front patriotique gabonais (FPG) et initiateur de la marche

1er juin 2022 à 14h58 par Lilianne Nyatcha / Africa Radio

Au Gabon, les autorités ont interdit une marche dite pacifique contre la présence de l’armée française sur leur sol. Interrogé par Liliane Nyatcha, le président du Front patriotique gabonais (FPG) et initiateur de la marche, Gerard Ella Nguema ne jette pas l’éponge. « Cette marche se tiendra ! », assure-t-il.

Vous avez adressé en début du mois une lettre à l'ambassadeur de France au Gabon pour l'informer de l'organisation de la marche le 24 mai dernier. La marche a été interdite par le ministre de l'intérieur. Surpris ou vous attendiez-vous à cette posture du gouvernement ?

Je peux dire surpris et je peux dire aussi que je m’y attendais. Surpris parce que je considère que nous sommes dans un État de droit et que les premiers à faire respecter cet État de droit, ce sont les gouvernants. C’est pourquoi je suis surpris que le ministre de l’intérieur veuille embrigader et bâillonner les droits publics. Je m’y attendais aussi parce que je sais que le régime du Parti Démocratique Gabonais (PDG) n’a jamais fait de mutation pour s’adapter au contexte de la démocratie et des libertés publiques.

Et quel était l’objectif de cette manifestation ?

La présence militaire de manière générale des forces armées étrangères au Gabon n'est pas une bonne chose pour le pays, mais principalement la présence militaire française qui a un autre objet qui est de nous soumettre et de garantir le pouvoir à l’arbitre actuel qui sert à la spoliation de la France sur le Gabon. L’armée française n’a pas de raison d’être en plein centre-ville au Gabon, elle doit partir. Pour nous les gabonais, le peuple, l’objectif de cette marche était de marquer notre désapprobation sur l'installation de l’armée française qui n’a duré que trop longtemps. Près de 60 ans-80 ans qu’elle est sur le territoire gabonais ! Alors que c’est un territoire indépendant. Si nous sommes réellement indépendants, quelle est la raison d’être de l'armée française de plus de 600 personnes comme troupe ?

Ils ne construisent pas de routes ni d’écoles, ils entrent dans nos forêts, font ce qu’ils veulent, sans avoir de compte à rendre à qui que soit. Nous avons une armée, et chaque année, le Gabon recrute énormément de jeunes patriotes. Ces derniers doivent être au service de l’État. Je peux vous assurer que cette marche se tiendra. Il faut revisiter les accords qui lient la France au Gabon. Encore que j’ai du mal à dire ‘’des accords qui lient la France au Gabon’’, j’ai envie de dire ‘’qui lient la France aux Bongo ».

Mais le ministre de l’intérieur explique que le Gabon, pays souverain, a ratifié un certain nombre d’accords avec la France. Donc c’est bien le Gabon qui a accepté de ratifier ces accords ?

Oui c’est comme dans un mariage. Vous pouvez contracter un mariage aujourd'hui et demain estimer que vous n'êtes plus d'accord sur les formes même du mariage. On peut améliorer les formes. Ce n’est pas pour la coopération qu’on va méconnaître les droits des citoyens gabonais. L'article premier de la constitution, alinéas 2 et 3 consacre les libertés publiques et les allers-retours dans le territoire national. Donc ce n’est pas pour les accords qu’on va méconnaître aux citoyens leur droit d’expression.

Si le gouvernement gabonais n'a pas dénoncé les termes du mariage avec la France, c'est peut-être parce qu’il y trouve son compte ?

Il faut simplement comprendre que ce régime existe grâce à la présence militaire et aux accords iniques qui n’avantagent pas notre pays. C’est ce qu’ils veulent cacher. Mais nous disons que ces accords doivent être dénoncés, reformulés pour être à l’avantage et du Gabon et de la France. Il faut arrêter parce qu'ils profitent uniquement aux français. Ils viennent au Gabon, ils entrent dans notre sous-sol, ils prennent notre pétrole, c’est eux qui fixent le prix et c’est eux qui disent le nombre de barils qu’ils ont extrait, c’est eux qui vont le vendre, c’est eux qui prennent le prix de vente, c’est eux qui disent que ‘’la moitié de ce prix -là reste au trésor public français et on donne l’autre moitié aux Bongo’’…Qu’est-ce que le Gabon gagne dedans ? Qu’est-ce que le citoyen gabonais gagne dedans ? Ce ne sont pas des patriotes, ils sont tout simplement des gabonais qui n’ont pas d’amour pour le pays. Une partie des gabonais commence à dénoncer ce qui se fait dans les salons feutrés et nous allons amener cela sur la place publique. Et si la France ne comprend pas, nous chercherons un autre pays avec qui établir la coopération. Les Russes font bien la coopération avec la Centrafrique et le Mali.

A vous écouter, on a plutôt l’impression que votre appel à manifester le 24 mai dernier s’inscrivait dans un phénomène de mode.....

Non, ce n’est pas un phénomène de mode. Ça fait très longtemps que les peuples africains demandent à revisiter un certain nombre d’accords avec la France. Mais elle fait la sourde oreille. C’est lorsque vous faites la sourde oreille avec votre fils qui vous interpelle qu’il finit par dire des choses à l'extérieur qu’il aurait pu dire à l’intérieur de la maison tout doucement. Tout le monde constate l’impérialisme de la France en Afrique. Les 16 pays colonisés par la France vivent la même situation. Il nous faut un regard de développement.

Vous souhaitez le départ de la France au profit de la Russie ?

Entre une femme et un homme, quand ça ne va pas, la femme avant de partir de la maison expose les motifs et lui dit ‘’chéri change’’, mais si l’époux ne change pas, ce n’est pas pour autant qu’elle va s’attacher une corde au cou. Elle cherche un autre époux. Le remariage n’intervient que lorsque le premier époux refuse de se remettre en cause. C’est ça l’enjeu. Nous allons épuiser toutes les voies de recours de droit.

 

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