Montée des eaux : "On ne peut pas blâmer l’Etat sénégalais’’ - El Ali Ibrahim (BLUEGREEN)

Par Lilianne Nyatcha /Africa Radio Paris

EL Ali IBRAHIM

Alors que les Conférences des Parties (COP) s’enchainent, la ville de Saint Louis au Sénégal fait face à l’une des plus grosses problématiques écologiques : la montée des eaux. Menacée de disparaitre, les autorités du pays tentent des solutions atténuantes en faveur de la ville fondée par les colons français au XVIIe siècle, et ancienne capitale du Sénégal. EL Ali IBRAHIM, président à BLUEGREEN, militant pour la préservation de l'environnement en Afrique et sur le pourtour méditerranéen dévoile une nouvelle approche.

Comment se traduit la menace ?

Saint-Louis est considérée comme l'une des villes africaines les plus exposées à la montée des eaux. C’est une véritable menace qui engendre beaucoup d'impacts au niveau de l'agriculture. Il y a la pénétration de la salinité (quantité de sels dissous) à l'embouchure du fleuve qui fait remonter toute la salinité dans les vallées agricoles donc c'est une véritable préoccupation à l’heure où le monde parle de COP26.

Le monde entier doit se mobiliser sur ces questions car Saint-Louis a beaucoup d'atouts pour le développement du Sénégal et de l’Afrique. Et ce, non seulement parce c'était l'ancienne capitale mais également la tête de pont par rapport à une dynamique économique entre le Maroc et le Sénégal qui va remonter jusqu'à l'Europe. C'est une ville cinématographique.

Elle est classée aussi au patrimoine mondial de l'UNESCO ….

Absolument ! Un patrimoine extraordinaire. Quand on va à Saint-Louis, on est tout de suite frappé par ces bâtiments comme la Louisiane africaine. Cependant, la question de la montée des eaux touche plus de 15.000 habitants qui sont déjà déplacés sur une ville qui fait 255.000 habitants. C’est quelque chose de très préoccupant.

De nombreuses maisons et mosquées ont été totalement détruites. Comment les populations vivent-elles encore ces nombreux effets ?

Elles le vivent très mal mais, sont un peu rassurées à cause du projet de construction d'une digue par l’Etat qui va faire obstacle à l’avancée des eaux. 

Ce qui est encore bien plus préoccupant et qu’il ne faut surtout pas oublier, c’est que l'embouchure du fleuve Sénégal ravitaille aussi des cultures comme le bassin de canne à sucre. Des études de l'université Cheikh Anta Diop en 2018 avait mesuré la salinité dans le bassin du port et avaient fini par conclure que c’est une salinité très importante.

Mais la préoccupation actuelle c'est la sécurisation des populations qui ont abandonné leurs maisons. Les autorités ont lancé la construction d'une digue pour contenir l'avancée et les assauts de l'atlantique. Selon vous, cette digue peut résoudre la question ?

C’est déjà encourageant tout ce que l’Etat sénégalais entreprend en ce sens. Mais concernant la digue qu’ils veulent construire en pierre pour bloquer l'avancée de l'eau, je pense qu’une digue végétale de type mangrove aurait été meilleure. Elle pourrait permettre de résoudre la sécurité des populations tout en répondant aux besoins biologiques de la mangrove qui retient justement la salinité avec une capacité naturelle extraordinaire.

Vous pensez donc que le projet de digue est une réponse insuffisante ?

C'est un problème d’envergue mondial qui doit être traité comme tous les sujets à la COP26. Si on considère la grande problématique du réchauffement climatique, évidemment que la digue est insuffisante, à long terme. S’il doit y avoir une digue, il serait plus bénéfique qu’elle soit végétale, c’est-à-dire qu’elle puisse avoir la capacité d’arrêter la montée des eaux en même temps que la pénétration de la salinité de l'eau de mer dans l'embouchure du fleuve Sénégal.

Certains pensent que le projet de la digue arrive en retard parce que des dégâts ont été déjà causés. Qu’en pensez-vous ?

Vous connaissez l’Afrique et ses projets. Souvent, on a des ambitions mais le financement n'est pas là. Or c’est la première condition pour agir. C’est une problématique mondiale et on ne peut pas blâmer l’Etat sénégalais de n’avoir pas construit cette digue en avance.

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