Bombardement d'un champ pétrolier: escalade à haut risque entre les Soudan

Par La rédaction

EL NAR (Soudan du Sud) (AFP) - (AFP)

Le champ pétrolier de El Nar, au Soudan du Sud, bombardé lors d'un raid aérien la semaine dernière a encore fait monter la tension entre les deux Soudan, qui reprennent mardi de laborieuses discussions sur le partage de la manne pétrolière.

"Cela envoie clairement un signal avant les discussions", estime Mohamed Lino Benjamin, directeur général du ministère du Pétrole du Soudan du Sud, au bord du cratère creusé par une des bombes, sur ce site de forage situé à vingt kilomètres de la frontière -- au tracé encore contesté -- avec le Soudan.

Khartoum a pour sa part nié toute responsabilité dans l'attaque, survenue mercredi dernier dans l'Etat sud-soudanais d'Unité.

Depuis l'accession à l'indépendance du Soudan du Sud en juillet dernier, la tension monte entre les deux parties qui s'accusent mutuellement d'alimenter une rébellion sur le sol de l'autre.

Le Soudan du Sud a hérité des trois-quarts de la production de brut du Soudan d'avant la sécession (soit environ 350.000 barils/jour), mais le nouvel Etat reste tributaire du Nord pour exporter ce pétrole.Les deux Soudan, qui se sont livré à une guerre civile de plusieurs décennies avant des accords de paix en 2005, n'arrivent pas à s'entendre sur les frais de passage.

Khartoum a donc décidé de se payer en nature, en prélevant du pétrole, à la fureur de Juba qui a interrompu sa production en janvier.

"Les tensions frontalières, ajoutées à des rhétoriques enflammées, réduisent la latitude nécessaire à l'avancée des discussions" sur une répartition des revenus du pétrole, regrette Zach Vertin, analyste de l'organisation International Crisis Group.

"Chaque partie a besoin d'un accord sur les exportations de pétrole, mais chaque provocation durcit les positions, alors que la confiance est déjà bien limitée", poursuit l'expert.

Les délégations des deux Soudan doivent se retrouver mardi à Addis Abeba, siège de l'Union africaine, pour reprendre des discussions restées dans l'impasse à l'issue d'une précédente session fin janvier.

A El Nar, les habitants récupèrent des éclats de métal au fond du cratère, comme autant de preuves de l'attaque."Les avions allaient très vite et oscillaient en permanence (...).Deux bombes ont été lâchées et ont tué plusieurs vaches", témoigne le chef du village, Miakol Lual, qui désigne le Soudan, au nord-est, en réponse aux journalistes l'interrogeant sur la provenance des appareils.

Chom Juaj, le vice-président du consortium GNPOC en charge des puits visés, estime que Khartoum a voulu lancer un avertissement, sans pour autant démontrer "toute sa force".Il relève que le raid a épargné une unité stratégique de traitement du brut située à peine à un kilomètre de là.

Le Soudan est en effet contraint de mesurer ses réactions, car toute attaque d'ampleur pourrait avoir des répercussions physiques sur ses propres installations pétrolières, de l'autre côté de la frontière, sans parler du risque de braquer la Chine, son allié de longue date, dont 5% des importations pétrolières proviennent désormais du Soudan du Sud.

Le raid aérien "ressemblait davantage à une semonce qu'à une tentative (de sabotage) délibérée, mais cela rapproche encore plus les deux protagonistes d'une guerre dans laquelle chacun aurait énormément à perdre", prévient, sous couvert d'anonymat, un observateur international proche des négociations.

Pour cet expert, "si on établit une échelle de 1 à 10, 10 étant la guerre (...) nous en sommes au niveau 7 ou 8".

Khartoum a sans doute été particulièrement irrité par les efforts ostentatoires de Juba de ne plus dépendre de lui pour exporter son pétrole, comme en témoigne la signature fin janvier avec le Kenya d'un accord de principe pour la construction d'un oléoduc, débouchant sur le futur port de Lamu, au bord de l'Océan indien.

"Le jeu a changé quand Salva Kiir a dit qu'il ne comptait pas perpétuer l'interdépendance (avec le Soudan), contrairement à ce que souhaitait la communauté internationale", estime l'expert interrogé par l'AFP.