Du Cap à Kampala, l'Afrique se débat avec le virus du sida

30 mai 2011 à 8h32 par La rédaction

LE CAP (Afrique du Sud) (AFP)

Trente ans après la découverte du virus du sida, 70% des séropositifs habitent en Afrique, où la lutte contre la pandémie commence à porter ses fruits avec une stabilisation des nouvelles infections et un recul de la mortalité.

Orphelins par millions, discriminations, violences sexuelles...le virus n'a pourtant pas fini de traumatiser le continent.

De Lagos à Bukavu, voyage dans cinq villes africaines qui illustrent les défis à relever:

LAGOS, l'accès aux antirétroviraux, une mission herculéenne:

Dans un centre de soins de Lagos, des centaines de séropositifs patientent de longues heures avant de recevoir leurs médicaments antirétroviraux (ARV), qui permettent de vivre avec le virus du sida.

Comme dans la plupart des pays africains, le traitement est gratuit au Nigeria mais seule une minorité des malades y ont accès.Dans le pays, 360.000 personnes en bénéficient, un tiers seulement des séropositifs éligibles.

"Dieu merci, ce médicament fonctionne", lâche une mère de famille, en attendant son paquet de petites pilules.Depuis neuf ans, elle est sous traitement.Grâce aux ARV, son système immunitaire tient le coup, mais sa vie est compliquée.

"Rien que de venir ici est une mission", explique cette quadragénaire qui a voyagé deux heures et demie en bus pour atteindre le centre de soins."J'ai dû me lever à 04H00 du matin et je vais passer quatre ou cinq heures sur place."

Difficulté d'accès, absence de structures de santé dans les zones reculées, problèmes de stocks, blocages psychologiques...les obstacles sont nombreux et, au niveau mondial, seuls 37% des personnes ayant besoin d'ARV en reçoivent.

KAMPALA, la prévention, un combat sans fin:

Bénévole pour le Centre d'information sur le sida d'Ouganda, Kenneth Mukwaya observe depuis quelques temps un relâchement des comportements, qui menace les progrès spectaculaires enregistrés dans son pays.

"Avant, on se concentrait sur les jeunes, en allant dans les écoles, en leur parlant, et ça a bien marché.Mais maintenant il faut qu'on atteigne les gens plus âgés et les couples mariés", estime-t-il.

L'Ouganda a réussi à faire chuter le taux de prévalence de 18% en 1992 à 6,1% en 2002 grâce à des campagnes de prévention axées sur un message d'abstinence, de fidélité et d'utilisation des préservatifs.

Mais le déclin s'est arrêté ces dernières années et le taux de prévalence a même légèrement remonté à 6,5%.Environ 43% des nouvelles infections se produisent au sein de couples de longue date.

Les campagnes de prévention ont donc changé leur message: elles soulignent les dangers des liaisons extra-maritales, encouragent les couples à passer des tests de dépistage ensemble et mettent l'accent sur les générations plus âgées.

"Avec le temps, les gens deviennent négligents.Ils considèrent l'information acquise et les taux remontent", estime Tom Kabugu, un responsable du centre d'information sur le sida."C'est pourquoi il faut qu'on intensifie à nouveau nos campagnes."

MBABANE, la circoncision pour ralentir le taux d'infection:

Crispé, Mfanzile Nxumalo détourne les yeux pour ne pas voir l'infirmier lui couper le prépuce.Ce qui ne l'empêche pas de fanfaronner à la fin de l'opération: "je suis l'homme le plus courageux du monde !"

Selon plusieurs études, la circoncision divise par deux les risques pour les hommes de contracter le VIH.Le prépuce, ôté dans l'opération, est en effet riche en cellules dites de Langerhans, un tissu que le virus pénètre aisément.

Le Swaziland, où le taux de prévalence est le plus élevé au monde avec un adulte sur quatre séropositif offre depuis février à tous les hommes du royaume de se faire circoncire gratuitement.Aidé par des financements américain, le gouvernement a lancé une campagne de masse à grand renfort de publicités géantes.

Mais les premiers résultats sont décevants.Le centre de soins où a été opéré Mfanzile Nxumalo est équipé pour réaliser 80 interventions par jour.Les meilleurs jours, une quinzaine d'hommes y sont circoncis.

"Il faut du temps pour qu'un Swazi accepte les nouveautés, le changement", explique la ministre de la Santé Benedict Xaba.Mais pour elle, il faut continuer car "les hommes doivent être en première ligne de la guerre contre le sida."

LE CAP, le poids des orphelins:

"Je ne suis pas une statistique...je suis fort".Les lettres capitales clament la volonté de vivre de Sandile, un garçon maigrichon âgé de 10 ans qui couve le virus VIH depuis sa naissance.

Le crédo est affiché sur un mur de son foyer, Khumbulani Children's Place, dans un township du Cap.Sandile y vit depuis le décès de sa mère, tuée par le sida alors qu'il avait 9 mois.

"J'étais tellement petit", glisse le garçon, qui partage sa chambre avec trois autres orphelins et a une "Mama" de substitution, chargée de suivre ses devoirs, emplir son assiette et distribuer les câlins.

Tous les orphelins du sida - ils sont 16,6 millions dans le monde dont 90% en Afrique - n'ont pas cette chance.Les mieux lotis sont pris en charge par des grands-mères dépassées, d'autres sont plus ou moins absorbés dans des familles éloignées.Beaucoup se retrouvent seuls.

En Afrique du Sud, ils survivent grâce à une petite pension de l'Etat, qu'ils partagent souvent avec leurs proches.Difficile dans ces conditions de se concentrer sur des études et de construire une vie équilibrée.

Pour le ministre de la Santé sud-africain Aaron Motsaoeledi, le poids des orphelins est une bombe à retardement."C'est un problème énorme, sans aucune doute", a-t-il confié à l'AFP."C'est effrayant, ça me cause des nuits blanches."

BUKAVU (RDCongo), le viol vecteur de transmission:

"Est-ce que j'ai la maladie ?"

Quand elles viennent se faire soigner à l'hôpital Panzi, près de Bukavu, dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC), les femmes victimes de violences sexuelles veulent savoir si leur violeur leur ont transmis le sida.

"Qu'elles aient été violées à la limite elles s'en fichent", confie Nene Rukunghu, médecin dans cet établissement.

Les femmes ont payé un lourd tribut dans les conflits qui ravagent la RDC depuis des années.Selon une étude publiée aux Etats-Unis, plus de 1.100 femmes y sont violées chaque jour.Le phénomène est particulièrement dramatique dans l'est du pays, où les violences sexuelles servent d'arme de guerre.

Dans ce contexte, le viol est devenu l'un des grands vecteurs de transmission de la maladie, selon Casimir Manzengo, chargé des questions liées au sida pour l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) à Kinshasa.

"Selon les études, 20 à 30% des personnes violées héritent du virus du sida", dit-il.

"C'est déjà très difficile de réintégrer dans la société des femmes victimes de violences sexuelles, alors celles qui sont en plus atteintes du sida c'est une catastrophe", souligne le docteur Rukunghu.

Selon elle, "les femmes victimes de violences sexuelles et atteintes du sida ne trouvent leur place nulle part, dans la famille, la communauté et la société."