Les 16 et 17 janvier, la République démocratique du Congo rend hommage à ses héros nationaux : Laurent-Désiré Kabila, 3ᵉ président du pays, assassiné il y a 25 ans, le 16 janvier 2001, et Patrice Lumumba, assassiné le 17 janvier 1961. Le président Félix Tshisekedi a par ailleurs décidé, le 31 décembre, d’unifier la commémoration de tous les héros nationaux autour d’une date unique, qui sera donc un jour férié sur l’ensemble du territoire. Laurent-Désiré Kabila et Patrice Lumumba gardent également leur statut de héros fondateurs. Alors, qu’est-ce qui explique selon vous la décision du chef de l'État ?
Vous savez, le Congo est un pays qui se cherche encore. Et pour un pays qui se cherche, on ne peut rêver au développement maximum que par le travail. Or, des jours fériés à répétition retarderaient aussi cet élan de travail.
Mais au-delà de la maximisation du temps congolais dans le travail, l’idéologie de ces grandes personnalités reste fondamentale. Patrice Emery Lumumba et Laurent-Désiré Kabila incarnent des moments majeurs de la souveraineté congolaise. Lumumba, c’est le combat pour une indépendance réelle en 1960, tandis que Kabila incarne la rupture armée avec l’ordre postcolonial en 1997.
Tous deux ont affronté des forces internes et externes hostiles à l’autonomie du Congo. C’est dans cette logique que le peuple congolais, mais aussi le peuple d’Afrique, continue de rendre hommage à ces personnalités.
Rendre hommage à Kabila et à Lumumba ne peut pas s’arrêter uniquement aux dates du 16 et du 17 janvier. Rendre hommage, c’est vivre leurs idéaux dans la gouvernance et la gestion de la chose publique, en République démocratique du Congo comme ailleurs en Afrique.
Est-ce qu’il subsiste encore des divisions quant à la vision portée sur Laurent-Désiré Kabila et Patrice Lumumba, malgré la documentation existante ?
Pour les deux personnalités, ils sont des héros. Mais être héros ne signifie pas automatiquement être sanctifié. La nation élève ses fils et ses filles en dignité afin qu’ils servent de modèles à la jeunesse et à la gouvernance.
Patrice Emery Lumumba était un leader panafricaniste. Il a dirigé un parti politique et exercé la fonction de Premier ministre pendant moins d’un an. Laurent-Désiré Kabila a été président de 1997 à 2001. En tant que gestionnaires, ils ont pu commettre des erreurs.
Mais au-delà de cela, nous retenons leur patriotisme et leur altruisme. Les rendre héros nationaux ne les béatifie pas. Pour la petite histoire, Laurent-Désiré Kabila a mis fin à plus de 32 ans d’une gouvernance peu démocratique sous Mobutu, ce qui l’a contraint à des alliances controversées.
Cependant, son combat ne commence pas en 1996. Dès 1962-1963, il s’engage dans la rébellion Simba, dans la continuité idéologique de Lumumba....
...Laurent-Désiré Kabila semble faire moins consensus que Patrice Lumumba. Il est critiqué pour son régime autoritaire, les exécutions de kadogos et la gestion de la deuxième guerre du Congo. Le consensus est-il possible ?
Le plus grand péché qu’on reproche à Laurent-Désiré Kabila est son alliance avec le Rwanda. Mais être héros national ne signifie pas que la gouvernance a été parfaite. La nation conserve la mémoire de ce qui doit guider les générations futures.
Laurent-Désiré Kabila reste le héros de la rupture après 32 ans de tyrannie. Son combat a commencé bien avant son accession au pouvoir. La phrase « Ne jamais trahir le Congo » est aujourd’hui devenue un slogan des Forces armées de la RDC. Lumumba et Kabila n’étaient pas parfaits, mais leur combat pour la souveraineté et la dignité du peuple congolais demeure fondamental.
La question de l’instrumentalisation mémorielle revient souvent. Y a-t-il une instrumentalisation des mémoires par le pouvoir actuel ?
Je suis historien, spécialiste de l’histoire coloniale et postcoloniale et de l’historiographie. L’histoire n’est jamais neutre, mais son écriture exige rigueur et méthode. Dans beaucoup de pays africains, l’histoire est manipulée par ceux qui sont au pouvoir. C’est un danger énorme pour le présent et pour l’avenir. L’histoire doit être présentée telle qu’elle est.
Quelle posture doit adopter l’historien face aux décisions politiques sur les héros nationaux ?
Il y a un cadre institutionnel, mais le véritable héros est celui qui vit dans l’âme du peuple. Simon Kimbangu, par exemple, fait consensus sans être élevé au même rang institutionnel. Le peuple doit lui-même ériger ses héros : Thomas Sankara, Patrice Lumumba, Simon Kimbangu et bien d’autres. Attendre uniquement les dirigeants politiques prendrait trop de temps.
Quelle est la relation entre Félix Tshisekedi et les historiens, comparée à ses prédécesseurs ?
L’histoire n’est pas à sa place au Congo. Elle est marginalisée dans l’enseignement, dans les universités, et même dans les politiques publiques. Pourtant, l’histoire est une science vitale, aussi essentielle que la Défense ou l’Armée. Tant que les régimes successifs ne donneront pas à l’histoire la place qu’elle mérite, la mémoire collective restera fragile.
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