La France et les dirigeants tchadiens sont dans « une relation d’interdépendance » (Journaliste)

Eric Tokponan Mocnga

14 mars 2022 à 13h10 par Lilianne Nyatcha / Africa Radio Paris

Eric Topona Mocnga , journaliste tchadien à la radio allemande Deutsche Welle a signé «  Essai pour la refondation du Tchad » dans lequel il pose un diagnostic clair des difficultés que rencontre le pays depuis son indépendance pour construire l'unité nationale et une société démocratique . Au micro de Lilianne Nyatcha, il s’exprime aussi sur le dialogue national en préparation , occasion unique selon lui pour aller vers un Tchad nouveau.

Quel regard portez-vous sur cette phase de pré-dialogue ?

Je pense que c'est une bonne chose sur le plan théorique parce que dans mon essai, je propose justement des pistes pour aider les tchadiens à pouvoir se parler, pour effacer toutes ces années de guerre civile. Le dialogue avait déjà été reporté une première fois et donc s’il a finalement lieu c'est une très bonne chose. Cela permettra aux autorités tchadiennes de la transition et aux rebelles qu’on appelle communément au Tchad ‘’les politico-militaires’’ de se parler.

Ce dialogue national inclusif va tenter d’aider le Tchad à sortir d'une crise politique que connaît le pays depuis son indépendance en 1960. Et dans votre livre, vous relevez les causes de cette instabilité politique chronique dans votre pays qui n'aura connu qu'un seul régime civil, celui du premier président François Tombalbaye.

En effet, les causes de la crise tchadienne sont nombreuses. Il faut préciser que la France qui est l'ex-puissance coloniale y a joué un rôle néfaste puisqu’elle a toujours été du côté de tous les présidents qui se sont succédés à la tête de ce pays. De temps à autre, au gré de ses intérêts, elle s'est retournée contre certains dirigeants. On se rappelle que François Tombalbaye, le premier président tchadien avait été soutenu par Paris avant d'être lâché. La suite, on la connaît avec le coup d’État qu’il y a eu et qui l’a renversé en 1975. S'en est ensuite suivie une série de crises politiques et d'incertitudes.

Une lueur d'espoir est apparue en 1990 lorsque Idriss Déby renverse le président d’alors Hissène Habré. Il annonce la fin de la dictature. Et on a assisté quand même dans la pratique à une sorte d’ouverture sur le plan politique. Mais c’était une période de désenchantement parce qu’après la conférence nationale de 1993, les fondements d’un Etat démocratique ont commencé un à un à être sapés. On a abouti donc à une série de rébellions qui ont tenté de renverser Idriss Déby jusqu'à sa mort.

Vous affirmez que tout part de cette France coloniale qui s'était employée à jouer des lignes de fractures ethniques ou confessionnelles pour créer des dissensions entre acteurs politiques. Ce qui n'a pas aidé d'après vous à développer le sentiment d'appartenance nationale.

En effet, moi je pense que la France en tant qu’ancienne puissance coloniale aurait pu aider les tchadiens depuis l'ère Tombalbaye à se réconcilier. Or, on l’a vue que toujours soutenir un camp au détriment d'un autre. Il y a ce qu’on appelle au Tchad Frolinat ( Front de libération nationale du Tchad) qui a été créé par des ressortissants tchadiens issus de la partie nord du pays pour conquérir le pouvoir qui était entre les mains des sudistes. La France avait soutenu ce mouvement, ce n'était pas son rôle. Les tchadiens aspiraient et aspirent toujours à vivre ensemble. Mais le fait de soutenir de tels mouvements ne fait que faire naître d'autres frustrations qui ont conduit le pays vers la situation que nous connaissons aujourd’hui.

Pourquoi et comment la France arrive-t-elle à garder le contrôle sur les présidents tchadiens qui se succèdent au pouvoir, y compris Hissène Habré qui est arrivé à la tête du pays avec l'appui des américains ?

Lorsqu’on arrive au pouvoir par des voies autres que démocratiques, on est obligé d'user d'autres voies, y compris les plus illégales pour se maintenir. Hissène Habré a été soutenu par les américains pour des raisons géostratégiques puisque la Libye avait à l'époque annexé une partie du Tchad, "la bande d'Aozou", dans l'extrême-nord du pays. La France qui ne voulait pas perdre son pré carré a été obligée de revenir soutenir Hissène Habré. On a vu en 1990 qu’elle s'est servie d’Idriss Déby pour renverser ce même Habré lorsqu’elle n'avait plus ses intérêts avec lui.

Est-ce que finalement ce ne sont pas ces dirigeants tchadiens qui ont besoin de la France pour garder et sécuriser leurs pouvoirs qui n’émane pas de la volonté du peuple ?

Ils n'ont jamais eu de légitimité. Même l'actuel président du conseil militaire de transition, Mahamat Idriss Déby, a été porté, si on peut le dire, par la France. Donc je pense que la France a besoin des dirigeants tchadiens pour justement garder un œil sur son pré carré et ces dirigeants en contrepartie ont également besoin du soutien de la France pour conserver leur pouvoir. C’est une relation d'interdépendance qui se fait au détriment des tchadiens qui pour une fois, veulent eux-mêmes désigner celui ou celle qui devra présider à leur destinée.

Tchad - Décryptage