Guinée-Bissau : « Une nouvelle tentative de coup d’État, n'est pas exclure » (analyste)

Bamba Koté

7 février 2022 à 14h49 par Lilianne Nyatcha /Africa Radio Paris

En Guinée Bissau, le président Umaro Sissoco Embalo a échappé mardi à un putsch dans lequel plusieurs personnes ont été tuées . Interrogé par Lilianne Nyatcha, Bamba Kôté, analyste politique bissau-guinéen et directeur général de l'Institut national de la sécurité sociale à Bissau estime que les insurgés pourraient revenir à la charge.

Sait-on qui sont les auteurs de ce putsch manqué ?

Ce qu’on peut dire c’est que ce sont des militaires. Maintenant, à quel camp appartiennent ces militaires-là, on ne saura répondre. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a eu une tentative d'assassinat du président et des membres du gouvernement parce qu’ils étaient en conseil des ministres au palais du gouvernement. C’est là-bas qu’ils ont été attaqués par des forces armées.

A quelle force appartiennent les assaillants ?

Ce n’est pas un détachement en tant que tel. Mais je crois que c'est un groupe d'hommes armés, des militaires qui se sont organisés et peut-être sur la base des affinités ou d'amitié, pour s'attaquer aux institutions de la République. Parce qu’on a vu que les forces qui sont intervenues pour sauver le président et les institutions, c'est l'armée de terre, les para-commandos et la garde présidentielle. C'est ainsi qu'ils ont pu sauver les membres du gouvernement et exfiltrer le président vers le palais de la République.

A ce stade, quel est le bilan de ces incidents ?

Du côté officiel, il y a eu quatre morts dont trois gardes du corps du président de la République et le chauffeur du ministre de la défense. Maintenant de l'autre côté, nous n’avons pas eu d'informations jusqu'à présent. Mais ce qui est sûr, c'est qu’il y a eu des arrestations. En tout cas, un nom circule, je ne voudrais pas citer le nom mais c’est un amiral qui avait été en son temps capturé par la DEA américaine.

Il s'agit du général Bubo Na Tchuto

En tous cas, je ne le dis pas mais je n’infirme rien non plus.

C’est bien lui ?

Si vous voulez, les informations concordantes disent qu’il est aux arrêts. Il serait derrière cette tentative de coup d’État.

Dans quel contexte politique est intervenu ce coup d’État raté ?

C'est vrai que la tension était vraiment palpable, tout le monde le constate. Le courant ne passait pas du tout entre le premier ministre et le président de la république. Et même au sein de son parti, le Madem G15, le courant ne passait pas entre le président de la République et le coordinateur du parti. C'était vraiment un secret de polichinelle.

Le Madem a été créé par quinze députés dissidents du PAIGC et a porté la candidature en 2019 de Umaro Sissoco Emballo .

Oui effectivement. Mais il s’est maintenant réconcilié avec le premier ministre. Et avec le coordinateur du Madem, le courant passe désormais. Le président Sissoco a affirmé il y a 4-5 jours de cela que Domingos Simões Pereira ne sera pas nommé premier ministre même si le PAIGC venait à remporter les élections législatives qui auront lieu dans moins de deux ans. Et probablement, ces propos ont suscité quelques remous.

A propos justement de l'ancien premier ministre et président du PAIGC Domingos Simões Pereira. Il y a deux ans, ce dernier avait contesté les résultats de la présidentielle favorable à Sissoco Emballo. Cette crise post-électorale a-t-elle été définitivement soldée ?

La Guinée-Bissau a toujours vécu les soubresauts politiques. On l'a vu avec l'assassinat du président Joao Bernardo Vieira dit "Nino", l'assassinat du chef d'état-major etc. Donc les tentatives de coup d’État avortées ou réussies sont une situation récurrente en Guinée-Bissau. C’est seulement l'ancien président José Mário Vaz qui a pu par la grâce de Dieu,aller jusqu'au bout de son mandat. Pour les autres, ça n'a jamais été le cas. Le président Umaro Sissoco Emballo est un peu impulsif, il faut le reconnaître. Il s’est toujours braqué contre le PAIGC.

Et le PAIGC ne porte pas en tout cas le président Emballo dans son cœur. Maintenant est-ce que le PAIGC pourrait être derrière cette tentative de coups d'État ? Ce qui est sûr, c’est que si on venait à confirmer l'arrestation et l'implication de l'amiral Bubo Na Tchuto qui est un supporter inconditionnel du PAIGC, on peut arriver de fil en aiguille à impliquer le PAIGC. Donc je pense que le problème de la Guinée-Bissau n'est pas un problème des personnes, mais c'est un problème d'institutions.

Faut-il peut-être changer de régime ?

Ce n'est même pas un régime parlementaire. Moi je l'ai toujours défendu, nous avons copié un système politique peut -être qui est en avance en termes de démocratie par rapport à notre vécu et à notre histoire.

Le président Sissoco Emballo a déclaré que c'est son acharnement à lutter contre les narcotrafiquants qui lui vaut cette tentative de coup d’État. Quel est réellement son bilan en matière de lutte contre les trafiquants de drogue ?

Il fait de son mieux. Parce qu’aucun président n'a su prendre à bras-le-corps cette situation-là.

Une nouvelle tentative de coup d’État est-elle à exclure ?

Ceux qui tentaient de déstabiliser le pays ont majoritairement été neutralisés et mis aux arrêts. Mais si c'est fini … nous ne savons pas. Nous l'avons vu avec le président Nino Vieira qui avait connu une première tentative avortée comme hier. Après, quand ils sont revenus à la charge, ils l’ont eu. Donc c’est une leçon, et probablement, ils vont revenir à la charge.

Décryptage Guinée-Bissau