"Je reviendrai en Ouganda", affirme un écrivain en exil, inculpé pour insulte au président

AFRICA RADIO

10 février 2022 à 11h51 par AFP

Il a fui clandestinement l'Ouganda mais entend revenir: depuis son exil, l'écrivain Kakwenza Rukirabashaija, accusé d'insultes envers le président et son fils, a affirmé à l'AFP qu'il rentrerait une fois soignées les blessures subies durant sa "torture" en détention.

Kampala (AFP)

"Après avoir reçu un traitement médical, je reviendrai en Ouganda.Et je passerai par l'aéroport", a-t-il déclaré à l'AFP dans un entretien téléphonique jeudi matin depuis un lieu inconnu.

La veille, l'écrivain âgé de 33 ans a quitté secrètement son pays "à pied", par la frontière avec le Rwanda, pays où il affirme ne plus se trouver. 

Arrêté le 28 décembre, puis inculpé de "communication offensante" envers le président Yoweri Museveni et son fils, le général Muhoozi Kainerugaba, dans une série de tweets, Kakwenza Rukirabashaija avait été libéré sous caution le 26 janvier.Son procès devait débuter le 23 mars.

"Personne ne savait que je partais.J'ai voyagé seul et je n'ai été aidé par personne.Même mon avocat a été surpris", a-t-il affirmé.

- "Je savais comment sortir" -

"Un ami m'a conduit dans une voiture depuis Kampala mercredi et m'a déposé quelque part", raconte-t-il: "J'ai pris un boda boda (moto-taxi) jusqu'à la frontière.(...) Puis j'ai traversé la frontière à pied.Je viens de l'ouest de l'Ouganda, je savais comment sortir". 

Très vallonnée, la zone frontalière entre l'Ouganda et le Rwanda regorge de chemins empruntés quotidiennement par agriculteurs et villageois pour aller cultiver leurs champs ou faire leurs courses de l'autre côté de la frontière.

"J'ai continué à travers le Rwanda et je suis ressorti, mais je ne souhaite pas dire où je suis jusqu'à ce que j'atteigne ma destination finale", poursuit-il.

Il affirme avoir des possibilités pour se rendre en Allemagne, au Danemark et aux États-Unis.

Sa décision de partir a été "difficile", souligne ce père de famille: "J'ai pensé que c'était un geste égoïste de quitter ma famille, j'espère qu'ils me rejoindront".

Il explique avoir fait son choix lorsque la justice a refusé de lui restituer son passeport, l'empêchant de voyager légalement à l'étranger pour se faire soigner.

- Mystérieuses injections -

Il dit avoir été torturé et peut-être empoisonné durant sa détention. 

"On m'a injecté une substance inconnue six fois toutes les six heures et on m'a fait prendre 17 comprimés.Je ne sais pas si j'ai été empoisonné.Je ne me sens pas bien", confie-t-il: "On m'a diagnostiqué des reins endommagés, des côtes contusionnées et un syndrôme de stress post-traumatique.J'ai besoin de soins médicaux hors d'Ouganda".

Depuis sa fuite, l'écrivain n'a cessé de tweeter, s'en prenant à nouveau à Muhoozi Kainerugaba, un "bébé despote" qu'il accuse d'être "en charge de (sa) torture". 

Dans les tweets qui ont causé son arrestation, il avait qualifié d'"obèse" et de "rouspéteur" le puissant général, que beaucoup voient comme le successeur de son père, au pouvoir depuis 1986 et âgé de 77 ans.

Pourfendeur affiché du pouvoir, Kakwenza Rukirabashaija a publié en 2020 "The Greedy Barbarian" (non traduit en français), roman satirique salué par la critique qui décrit un pays imaginaire gangréné par la corruption.

Il a reçu en 2021 le Prix PEN Pinter, attribué à un auteur persécuté pour avoir exprimé ses convictions.

- "Ougandais en exil" -

Arrêté à plusieurs reprises, il affirme avoir été torturé lors d'interrogatoires au sujet de son ouvrage.Il a décrit ses séjours en détention comme "inhumains et dégradants" dans son dernier livre "Banana Republic: Where Writing is Treasonous" (non traduit en français). 

L'ancien chanteur et leader de l'opposition Bobi Wine, lui-même régulièrement arrêté par les forces de sécurité, s'est dit "ravi" que Kakwenza Rukirabashaija soit "en toute sécurité hors d'Ouganda - et, espérons-le, désormais à l'abri de Museveni et de son fils meurtrier". 

"Kakwenza rejoint des milliers d'Ougandais en exil", a-t-il ajouté. 

Ces dernières années ont été marquées en Ouganda par une répression contre des journalistes, des incarcérations d'avocats ou le musellement de dirigeants de l'opposition.

Lundi, l'UE a demandé une "enquête complète" sur les violations des droits de l'Homme dans le pays, s'inquiétant de "la hausse importante des informations sur des cas de torture, d'arrestations arbitraires, de disparitions forcées, de harcèlement et d'attaques contre des défenseurs des droits de l'Homme, des membres de l'opposition" ou des militants écologistes.