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Mort de Mugabe: un anniversaire au goût amer au Zimbabwe

04 septembre 2020 à 10h53 Par AFP
Elle attend son tour dans une queue de distribution alimentaire près d'Harare.Et l'évocation de Robert Mugabe, l'ex-dirigeant zimbabwéen disparu il y a un an, la rend immédiatement nostalgique: "Ah non, la vie ne serait pas aussi difficile" s'il était encore président, dit Milka Mandimutsa.

"Il était bien mieux" que son successeur, Emmerson Mnangagwa, opine cette jeune femme au chômage, en attendant une portion de semoule de maïs dans la ville ouvrière de Chitungwiza. 

"Depuis que le nouveau président est au pouvoir, je n'ai rien vu de positif", intervient Diana Nhemachena, pas encore trentenaire, évoquant l'état désastreux de l'économie."La monnaie a commencé à perdre de la valeur et un billet de dix dollars US ne t'achète plus maïs, huile et sel mais seulement l'un de ces trois ingrédients".L'inflation est à plus de 800%.

Mugabe est mort à 95 ans le 6 septembre 2019, deux ans après avoir été forcé à démissionner, à l'issue de 37 ans de règne en maître absolu.Son départ avait déversé des foules joyeuses dans les rues. 

Son successeur avait alors promis de lutter contre la corruption, de raviver une économie moribonde et de réduire la pauvreté.Aussi de renouer avec les anciens partenaires commerciaux du pays. 

- "Une vie éprouvante, répétitive" - 

Mais beaucoup de Zimbabwéens s'estiment encore plus mal en point.Loin d'être le sauveur espéré, l'actuel président prolonge le régime autoritaire en réprimant brutalement ses opposants. 

Le mois dernier, il avait promis "d'éliminer" les "pommes pourries" tentant de "diviser notre peuple", quinze jours après l'arrestation d'un opposant politique et d'un journaliste qui avaient appelé à manifester contre la corruption d'Etat. 

Ces deux hommes ont été libérés sous caution mercredi.Mais d'autres voix critiques restent muselées. 

En janvier 2019, les forces de l'ordre avaient aussi tué par balle 17 manifestants qui dénonçaient des hausses de plus 100% des prix du carburant dans un pays au bord de l'explosion sociale. 

"Mugabe travaillait avec des hommes de main et c'était l'un d'entre eux.Il a beau dire qu'il est doux comme la laine, les gens qui l'ont connu sous Mugabe l'appellent Ngwena, ce qui veut dire crocodile", décrypte le politologue Cyprian Ndawana.

"Un crocodile, c'est dangereux de tous côtés, que tu sois positionné devant ou derrière, qu'il soit dans l'eau ou sur le sol", ajoute-t-il, estimant que beaucoup de Zimbabwéens ont encore moins de perspectives que sous Mugabe.

"Beaucoup sont appauvris, réduits à un mode de vie qui les force à chercher sans cesse des biens de première nécessité, à viser l'objectif minimal de mettre à manger sur la table.Une vie pénible, éprouvante, répétitive", ajoute-t-il. 

- Doués pour "flinguer l'économie" - 

Mugabe avait aussi marqué les esprits il y a 20 ans avec une réforme agraire controversée, donnant l'ordre d'expulser les fermiers blancs du Zimbabwe pour offrir leurs terres aux Noirs, précipitant une crise.

Cette semaine, le gouvernement a annoncé son intention de rendre certaines de ces terres.Mais il apparait finalement que seuls 37 de ces 4.000 fermiers dépossédés seraient éligibles pour retrouver leurs titres de propriété.

Après un relatif répit il y a une décennie, l'économie a de nouveau empiré depuis deux ans, avec le retour des pénuries en tout genre (liquidités, carburants, denrées de base, électricité...), sur fond d'inflation galopante et de dépréciation du dollar zimbabwéen.

L'économiste indépendant Gift Mugano, basé à Harare, estime que "si Mugabe n'était pas bon, l'actuel gouvernement va encore plus loin". 

"C'est une continuité.Rien n'a changé si ce n'est que l'actuel gouvernement a désormais plus d'expérience pour flinguer l'économie.Actuellement, ils évoquent l'horizon 2030, mais sans le moindre plan".

Dans une lettre au ton virulent, les évêques catholiques ont récemment dénoncé la corruption de l'Etat, la détérioration des services sociaux et la persécution des opposants, une prise de position publique plutôt inédite.

Le gouvernement y a répondu en les accusant de présenter à tort le pays comme étant en crise.