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A Mayotte, espoirs et résignation après le nouveau départ de l'opération Wuambushu

"Pour moi, on ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs", glisse sans sourciller El Hadj Youssouf, un Mahorais de 33 ans, assis à l'ombre d'un arbre sur une place de Mamoudzou, la principale ville de Mayotte. 

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24 mai 2023 à 12h07 par AFP

Mamoudzou (AFP)

Sous un soleil de plomb, il se réjouit du réel départ de l'opération sécuritaire contestée "Wuambushu", marqué par le début lundi des démolitions du bidonville de Talus 2, dans le quartier de Majicavo, sur la commune de Koungou. 

Les autorités françaises ont déployé depuis avril des centaines de policiers et gendarmes à Mayotte pour mener une série d'interventions des services sécuritaires et sociaux regroupées sous le nom de "Wuambushu" ("reprise" en mahorais).

L'opération, qui vise à réduire l'habitat insalubre et à expulser les personnes en situation irrégulière est dénoncée par des associations comme "brutale", "antipauvres" et violant les droits des migrants, mais soutenue par les élus et de nombreux Mahorais.

"Pour l'instant c'est un bon début, après des semaines d'attente", commente Safina Soula, porte-parole des collectifs de citoyens de Mayotte. 

"Wuambushu" était au point mort depuis le 25 avril, date à laquelle était initialement prévue la démolition de Talus, suspendue par le tribunal administratif de Mayotte à Mamoudzou avant que deux nouvelles décisions de justice ne donnent raison à l'État.

Sa reprise lundi à l'aube suscite de l'espoir chez certains habitants avec un seul mot d'ordre: mettre fin à la délinquance sur l'île.

"Il y a beaucoup d'insécurité ici, le bus de mon fils a été caillassé.J'attends beaucoup de ce +Wuambushu+, que ça va apporter de grands changements, qu'on va pouvoir ressortir comme avant.Même quand je sors du boulot parfois j'ai peur de rentrer le soir", confie Ada Saandia, employée à l'hôpital de Mamoudzou. 

- "Coup d'épée dans l'eau" -

La violence qui mine l'île aux 350.000 habitants estimés, dont la moitié ne possède pas la nationalité française selon l'Insee, est attribuée à la situation sociale et économique explosive des bidonvilles où vivent, souvent dans la clandestinité, des migrants comoriens. 

"Cette opération est un coup d'épée dans l'eau", regrette Yves Hoarau, qui attend près de la barge de Mamoudzou avec des amis. 

Selon ce Mahorais, s'attaquer aux bidonvilles ne résoudra pas les vrais problèmes d'insécurité de l'île, qu'il impute aux jeunes des quartiers. 

"On parle des bidonvilles mais à Koungou ou Mamoudzou on ne dort plus.Moi je dors trois heures par nuit de peur qu'on casse ma voiture", reconnaît-il. 

Certains habitants émettent plus de nuances sur l'opération visant l'habitat insalubre, comme Ousseni Mouzdalifa, accoudé à une barrière devant la mosquée de Majicavo. 

L'homme de 49 ans, chemisette rose impeccable à motifs bleus, a les yeux rivés sur ce qui reste encore de Talus 2: "toute la journée, on regarde ce qui se passe", explique-t-il, alors que les pelleteuses viennent de finir leurs allers-retours en cette fin d'après-midi. 

"C'est une bonne chose s'ils relogent tout le monde, ceux qui ont des papiers et ceux qui n'en ont pas.Tous ceux qui habitaient là", soutient-il.

La moitié des familles du quartier, qui comptait 162 cases selon les services de l'Etat, ont été relogées, a assuré le préfet de Mayotte Thierry Suquet. 

Anicha, assise sur un muret face à la colline décharnée des tôles ondulées de Talus 2, évoque volontiers son "coeur brisé" par la démolition du bidonville qui l'a vue grandir.Elle admet aussi avoir mal vécu les débuts de cette opération, s'interrogeant sur son intérêt pour les habitants. 

"On veut bien qu'ils démolissent mais qu'ils nous donnent de quoi rester avec nos frères, nos mères.Eux disent qu'ils nous donnent un logement mais c'est pour 3 mois, 6 mois.Après on va où avec des gosses ?", se désespère la jeune mère de famille.